Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/56

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On perdit du temps pour trouver sa nouvelle demeure, et, lorsqu’on y arriva, il était absent. Le bourreau était à l’Opéra. Il était allé voir jouer le Violon du Diable.

Il était près de minuit. Le bourreau manquait. On dut ajourner l’exécution au surlendemain.

Dans l’intervalle, le représentant Larabit, auquel Chopart avait porté secours dans les barricades des barrières, fut averti et put revoir le président. Le président signa la grâce de Chopart.

Le lendemain de l’exécution, le préfet de police manda le bourreau et lui reprocha son absence. — Ma foi, répondit Sanson, je passais dans la rue, j’ai vu une grande affiche jaune avec ce mot : le Violon du Diable. J’ai dit : Tiens, ce doit être drôle ! et je suis allé au spectacle.

Ainsi une affiche de théâtre sauva la tête d’un homme.




Il y eut des détails horribles.

Dans cette nuit du vendredi au samedi, pendant que ceux qu’on appelait autrefois « les maîtres des basses-œuvres » construisaient l’échafaud à la barrière de Fontainebleau, le rapporteur du conseil de guerre, assisté du greffier, se rendait au fort de Vanves.

Daix et Lahr, qui allaient mourir, dormaient. Ils étaient dans la casemate n° 13, avec Noury et Chopart. Il fallut attendre, il se trouva qu’on n’avait pas de cordes ; on les laissa dormir. À cinq heures du matin, les valets du bourreau arrivèrent avec ce qui était nécessaire.

Alors on entra dans la casemate. Les quatre hommes s’éveillèrent. On dit à Noury et à Chopart : — Allez-vous-en ! Ils comprirent et s’enfuirent dans la casemate voisine, joyeux et épouvantés. Daix et Lahr, eux, ne comprenaient pas. Ils s’étaient dressés sur leur séant et regardaient autour d’eux avec des yeux effarés. On se jeta sur eux et on les garrotta. Personne ne disait un mot. Ils commencèrent à entrevoir une lueur et se mirent à pousser des cris terribles. — Si on ne les avait liés, disait le bourreau, ils nous eussent dévorés !

Puis Lahr s’affaissa, et se mit à réciter des prières pendant qu’on leur lisait l’arrêt.

Daix continua de lutter avec des sanglots et des rugissements d’horreur. Ces hommes qui avaient tué si facilement étaient terrifiés de mourir.

Daix cria : Au secours ! fit appel aux soldats, les adjura, les injuria, les supplia au nom du général Bréa.

— Tais-toi ! dit un sergent, tu es un lâche !