Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/62

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Monsieur Hugo, qu’est-ce que cela me fait, à moi, Louis-Philippe ? Il n’a jamais rien fait pour Harel. Voilà la vérité, je suis dans la misère. J’ai pris mon courage et je suis allée chez Rachel, chez Mademoiselle Rachel, pour lui demander de jouer Rodogune avec moi, à mon bénéfice. Elle ne m’a pas reçue, et elle m’a fait dire de lui écrire. Ah ! par exemple, non ! Je n’en suis pas encore là ! Je suis reine de théâtre comme elle, j’ai été une belle catin comme elle, et elle sera un jour une vieille pauvresse comme moi. Eh bien, je ne lui écrirai pas, je ne lui demanderai pas l’aumône, je ne ferai pas antichambre chez cette drôlesse ! Mais elle ne se souvient donc pas qu’elle a été mendiante ! Elle ne songe donc pas qu’elle le redeviendra ! Mendiante dans les cafés. Monsieur Hugo, elle chantait, et on lui jetait deux sous ! C’est bon, dans ce moment-ci, elle joue chez Véron le lansquenet à un louis, et elle gagne ou perd dix mille francs dans sa nuit, mais dans trente ans elle n’aura pas six liards et elle ira dans la crotte avec des souliers éculés ! Dans trente ans, elle ne s’appellera peut-être pas Rachel aussi bien que je m’appelle George ! Elle trouvera une gouine qui aura du talent à son tour et qui sera jeune et qui lui marchera sur la tête, et elle se couchera à plat ventre, voyez-vous ! Elle sera plate, et la preuve, c’est qu’elle est insolente ! Non, je n’irai pas ! Non, je ne lui écrirai pas ! Je n’ai pas de quoi manger, c’est vrai, Tom ne gagne rien ; il a une place chez le président qui ne paie pas ; j’ai ma sœur — vous savez, Bébelle ? — à ma charge, Hostein n’a pas voulu l’engager à l’Historique[1], pour quinze cents francs, je suis allée chez Boulay, chez le président, chez Rachel, je ne trouve personne, excepté vous ; je dois dix francs à mon portier, j’ai été obligée de laisser vendre au mont-de-piété deux boutons de diamant que je tenais de l’empereur, je joue au théâtre Saint-Marcel, je joue aux Batignolles, je joue à la banlieue, je n’ai pas vingt-cinq sous pour payer mon fiacre, eh bien, non ! je n’écrirai pas à Rachel, et je me jetterai à l’eau, tout bonnement !

  1. Au Théâtre-Historique. (Note de Victor Hugo.)