Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/72

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PORTRAITS.


I

VICTOR COUSIN.


Cousin a de l’imagination à la dose gênante ; trop pour un philosophe, pas assez pour un poëte.

Cousin est un esprit tenace et faux. Pour lui-même grand orateur, pour ses amis grand parleur, pour moi grand bavard. Son talent n’a que de la surface. Il parle clairement et pense obscurément. Il veut et ne veut pas, va et vient, affirme et nie, accorde et conteste, vole de ci et de là, bourdonne à toute question, se heurte à toute vérité, se cogne à toute vitre. Déclamateur, banal, bouffi de lieux communs, rogue et pédant. Il est méchant, mais il est faible. Il fait ce qu’il peut, mais il ne peut qu’un avortement. Il veut faire une blessure et ne fait qu’une piqûre. Professeur, académicien, pair de France, ministre, jamais on n’a vu sortir une idée de sa tête, cette outre sonore. Il a toute la prétention d’un philosophe, toute l’apparence d’un charlatan, et toute la réalité d’un cuistre.




II

M. DE CASABIANCA.


M. de Casabianca était un avocat de Bastia ou d’Ajaccio. Il fut nommé représentant et vint à Paris. Il se logea rue Boursault, n° 12, il s’installa dans cette maison avec sa femme et six longues filles noires qu’il avait, et une vieille servante corse qui monta les escaliers pendant six mois coiffée des mêmes nattes jamais défaites et du même mouchoir jamais lavé. Personne n’a jamais pénétré à fond dans ce logis. Ces gens couchaient tout habillés, père et mère et filles dans la même chambre, à peu près dans les mêmes lits. Comment ils mangeaient, comment ils buvaient, comment ils vivaient, la chambre point balayée, la cuisine encombrée d’ordures, les vaisselles égueulées, les chaises dépaillées, pas de linge dans les armoires, pas de draps