Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/38

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À Madame Victor Hugo.


Bruxelles, dimanche 14 [décembre 1851].
3 heures après midi.

J’ouvre ta lettre, chère amie, et j’y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins[1] sont en sûreté. Je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés.

Pendant douze jours, j’ai été entre la vie et la mort, mais je n’ai pas eu un moment de trouble. J’ai été content de moi. Et puis je sais que j’ai fait mon devoir et que je l’ai fait tout entier. Cela rend content. Je n’ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n’a été dit.

Je dois immensément à M. et Mme de M…[2] — que je t’ai nommés. Ce sont eux qui m’ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mme de M... Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu’ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d’autant plus méritoire à eux qu’ils sont dans l’autre camp, et que le service qu’ils m’ont rendu pouvait les compromettre gravement. Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mme de M… et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu’à le voir, tu l’aimeras. C’est un Abel[3].

Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m’écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l’encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur ? Écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie[4].

Je suis ici logé à l’hôtel de la Porte Verte, chambre n° 9. J’ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny[5]. Il a la chambre n° 4.

  1. Les manuscrits.
  2. M. de Montferrier, bonapartiste, était gérant d’un journal élyséen, ce qui ne l’empêchait pas d’aimer, d’admirer Victor Hugo et de lui être tout dévoué. Mme de Montferrier était amie intime de Mme Drouet qui avait, pendant les derniers jours précédant le départ du poète pour Bruxelles, demandé asile pour lui à M. et Mme de Montferrier.
  3. Allusion à son frère Abel Hugo.
  4. Les quatre prisonniers de la Conciergerie : Charles, François-Victor, Paul Meurice et Auguste Vacquerie.
  5. Versigny, avocat, fut élu représentant de la Haute-Saône en 1849, et en 1851 il fut un des membres les plus actifs de la résistance au coup d’État. Exilé, il rentra en France en 1864 et fit en 1870 partie du gouvernement provisoire.