Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/64

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que c’est un temps à passer et qui sera court. Mais empêche ce voyage qui serait fou.

Toujours Samedi 24 [janvier][1].

Maintenant encore un mot tout confidentiel. Ce qu’Abel a dit à Meurice est insensé. La personne dont il parle est ici en effet[2] ; elle m’a sauvé la vie, vous saurez tout cela plus tard, sans elle j’étais pris et perdu au plus fort des journées. C’est un dévouement absolu, complet, de vingt ans, qui ne s’est jamais démenti. De plus, abnégation profonde et résignation à tout. Sans cette personne, je te le dis comme je le dirais à Dieu, je serais mort ou déporté à l’heure qu’il est. — Elle est ici dans une solitude complète. Ne sortant jamais. Sous un nom inconnu. Je ne la vois qu’à la nuit tombée. Tout le reste de ma vie est en public. Je ne réponds pas de ce qu’on suppose, je réponds de ce qui est. Tu vas juger des inventions (inévitables du reste) par un détail. Depuis que je suis ici, je ne suis sorti que deux fois avec des femmes en leur donnant le bras : la première fois avec Mme Tailler (le soir de son départ), la deuxième fois, il y a huit jours, avec Mme Bourson. Dis donc à Abel que ce qu’on lui a porté, c’est un paquet de Paris et non de Bruxelles. Dis-le aussi à Paul Meurice. Tout ce que je t’écris là est la vérité devant Dieu ! Comment, dans ma situation, j’irais m’afficher dans les rues de Bruxelles, moi ! c’est absurde et stupide. — Dans quelques jours nous vivrons ensemble, Charles et moi, et ce sera encore plus clair. J’ai retenu deux chambres à lit dans la même maison. — Ce sera toujours Grande Place, mais je quitterai le n° 16. — Chère amie, l’heure presse. Je ne prends que le temps de t’envoyer mes plus profondes tendresses. Je t’écrirai lundi par une occasion une longue lettre, pour tout le reste, ainsi qu’à nos chers prisonniers[3].


À Madame Victor Hugo.


Mardi 27 janvier.

Demain mercredi mon Charles sort de la Conciergerie. Chère amie, ce sera une grande tristesse pour toi de le perdre et une grande joie pour moi

  1. Inédite. Cette lettre fait partie de la lettre précédente.
  2. Il s’agit de Juliette Drouet. En 1833, elle avait créé le petit rôle de la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia : Victor Hugo s’était épris d’elle et leur liaison dura cinquante ans. Pendant les journées qui précédèrent le départ en exil, Juliette Drouet donna à Victor Hugo des preuves d’un dévouement absolu, le prévenant dès qu’elle s’apercevait qu’un des locaux où se réunissaient les représentants traqués était découvert, faisant le guet des heures entières, puis le cachant chez des amis à elle. Le 13 décembre 1851, elle le rejoignit à Bruxelles, partagea son exil et revint à Paris avec lui le 5 septembre 1870. La mort seule les sépara.
  3. Bibliothèque Nationale.