Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/108

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été autrement façonné et autrement caparaçonné ; le cheval de fer eût été quelque chose de vivant comme un cheval et de terrible comme une statue. Quelle chimère magnifique nos pères eussent faite avec ce que nous appelons la chaudière ! Te figures-tu cela ? De cette chaudière ils eussent fait un ventre écaillé et monstrueux, une carapace énorme ; de la cheminée une corne fumante ou un long cou portant une gueule pleine de braise ; ils eussent caché les roues sous d’immenses nageoires ou sous de grandes ailes tombantes ; les wagons eussent eu aussi cent formes fantastiques, et, le soir, on eût vu passer près des villes tantôt une colossale gargouille aux ailes déployées, tantôt un dragon vomissant le feu, tantôt un éléphant la trompe haute, haletant et rugissant ; effarés, ardents, fumants, formidables, traînant après eux comme des proies cent autres monstres enchaînés, et traversant les plaines avec la vitesse, le bruit et la figure de la foudre. C’eût été grand.

Mais nous, nous sommes de bons marchands bien bêtes et bien fiers de notre bêtise. Nous ne comprenons ni l’art, ni la nature, ni l’intelligence, ni la fantaisie, ni la beauté, et ce que nous ne comprenons pas, nous le déclarons inutile du haut de notre petitesse. C’est fort bien. Où nos ancêtres eussent vu la vie, nous voyons la matière. Il y a dans une machine à vapeur un magnifique motif pour un statuaire ; les remorqueurs étaient une admirable occasion pour faire revivre ce bel art du métal traité au repoussoir. Qu’importe à nos tireurs de houille ! Leur machine telle qu’elle est dépasse déjà de beaucoup la portée de leur lourde admiration. Quant à moi, on me donne Watt tout nu, je l’aimerais mieux habillé par Benvenuto Cellini.

À propos, je te note ici, pendant que j’y songe, qu’il y a dans le clocher d’Anvers quarante cloches en bas et quarante-deux en haut, en tout quatre-vingt-deux. Entends-tu cela, ma Didine ? Quatrevingt-deux cloches ! Figure-toi le carillon qui sort de cette ruche.

Lier, où j’ai terminé ma dernière lettre, est une assez jolie ville. J’ai dessiné le clocher de l’hôtel de ville, qui est charmant.

De Lier à Turnhout le pays change d’aspect ; ce n’est plus la grasse Flandre verte ; c’est un banc de sable, une route cendreuse et pénible, une herbe maigre, des forêts de pins, des bouquets de petits chênes, des bruyères, des flaques d’eau çà et là, quelque chose de sauvage et d’âpre, une espèce de Sologne. J’ai fait quatre lieues dans ce désert sans voir autre chose qu’un trappiste qui défrichait, triste laboureur d’un triste sillon. C’était beau d’ailleurs pour la pensée de voir cette robe blanche et ce scapulaire noir pousser deux bœufs.

La solitude était telle que les grives et les alouettes traversaient familièrement la route. Une jolie bergeronnette a suivi la voiture pendant un