Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/151

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été impossible de distinguer la jolie fenêtre de la Renaissance par où s’était enfuie, il y a bientôt deux cents ans, cette belle madame de Longueville qui était de si bon conseil dans l’occasion et qui avait, dit M. de Retz, une charmante langueur naturelle avec des réveils lumineux et surprenants.

Au-dessous et au delà du château, un abîme ; et dans cet abîme quelques lignes confuses d’ombres et de reflets se coupant à angles droits avec trois ou quatre étoiles rouges éparses et comme noyées dans ce labyrinthe de formes indécises.

C’était Dieppe. À gauche, la mer, la mer infinie, calme, grise, verte, vitreuse, et sur la mer, dispersés à tous les bouts de l’horizon, une vingtaine de bateaux pêcheurs pareils à des points noirs qui commencent à avoir une forme en courant silencieusement sur ce miroir livide comme de gros moucherons. Au-dessus de tout cela, un ciel crépusculaire que couvraient de grands nuages sombres crevés çà et là d’une flaque de lumière pâle. La marée montait avec sa rumeur sinistre, par moments un éclat de voix venait de la ville, derrière moi une vache mugissait je ne sais où, de temps en temps le vent faisait sur la mer le bruit d’un immense rideau qu’on secoue. C’était extraordinaire. Rien ne laisse à l’âme une impression à la fois plus vague et plus poignante que les espèces de rêves qui se dégagent parfois de la réalité.

On marche dessus, ils flottent autour de vous.

En redescendant, je me suis promené dans le port. J’ai causé avec un douanier qui surveillait le déchargement d’un navire. Ce navire venait de la Baltique, de Stettin, apporter à Dieppe, quoi ? du bois de chauffage ; et, ce qui n’est pas moins étrange, c’est qu’il ne remporte rien, absolument rien que des galets dont il fait son lest et qu’il est obligé de jeter plus tard. Ce pauvre port de Dieppe est bien déchu. Il est peut-être le plus amoindri de nos ports de la Manche qui tendent tous à s’engraver.

Ma journée d’hier, chère amie, a été bien remplie. J’étais au Tréport, je voulais voir le point précis où finit la dune et où commence la falaise. Belle promenade, mais pour laquelle il n’y a que le chemin des chèvres et qu’il fallait faire à pied. J’ai pris un guide et je suis parti. Il était midi. À une heure j’étais au sommet de la falaise opposée au Tréport. J’avais franchi l’espèce de dos d’âne de galets qui barre la mer et défend la vallée au fond de laquelle se découpent les hauts pignons du château d’Eu ; j’avais sous mes pieds le hameau qui fait face au Tréport.

La belle église du Tréport se dressait vis-à-vis de moi sur sa colline avec toutes les maisons de son village répandues sous elle au hasard comme un tas de pierres écroulées. Au delà de l’église se développait l’énorme muraille des falaises rouillées, toute ruinée vers le sommet et laissant crouler par ses brèches de larges pans de verdure. La mer, indigo sous le ciel bleu, poussait