Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/211

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l’araignée, comme faisaient les fleurs (ce qui a paru la flatter, soit dit en passant, car elle a été admirable d’audace et d’agilité tant qu’elle m’a vu là), j’ai avisé un couloir étroit à l’extrémité du ravin, et, ce couloir franchi, la scène a brusquement changé.

J’étais sur une étroite esplanade de roche et de gazon accrochée comme un balcon au mur démesuré du Rigi. J’avais devant moi dans tout leur développement le Bürgen, le Buochserhorn et le Pilate ; sous moi, à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les nases et les golfes, où se miraient ces faces de géants comme dans un miroir cassé. Au-dessus du Pilate, au fond de l’horizon, resplendissaient vingt cimes de neige ; l’ombre et la verdure recouvraient les muscles puissants des collines, le soleil faisait saillir l’ostéologie colossale des Alpes ; les granits ridés se plissaient dans les lointains comme des fronts soucieux ; les rayons pleuvant des nuées donnaient un aspect ravissant à ces belles vallées que remplissent à de certaines heures les bruits effrayants de la montagne ; deux ou trois barques microscopiques couraient sur le lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme une queue d’argent ; je voyais les toits des villages avec leurs fumées qui montent et les rochers avec leurs cascades pareilles à des fumées qui tombent.

C’était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques pleines de la grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage.

Il y avait un témoin en effet, un seul, car du reste l’esplanade était sauvage, abrupte et déserte. Je n’oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité du rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goîtreux, à corps grêle et à face énorme, riait d’un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. Ô abîme ! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin.

Je me suis perdu dans cette effrayante antithèse ; l’homme opposé à la nature ; la nature dans son attitude la plus superbe, l’homme dans sa posture la plus misérable. Quel peut être le sens de ce mystérieux contraste ? À quoi bon cette ironie dans une solitude ? Dois-je croire que le paysage était destiné à lui crétin, et l’ironie à moi passant ?

Du reste, le goîtreux n’a fait aucune attention à moi. Il tenait à la main un gros morceau de pain noir dans lequel il mordait de temps en temps. C’est un crétin qu’on nourrit à l’hospice des capucins situé de l’autre côté du Rigi. Le pauvre idiot était venu là chercher le soleil de midi.

Un quart d’heure après j’avais repris le sentier ; et les bains froids et la chapelle et le ravin et le goîtreux avaient disparu derrière moi dans une des ampoules que fait la pente méridionale du Rigi.