Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/213

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laquelle a glissé l’énorme écroulement qui a englouti Goldau, est la rainure d’une montagne russe ; les routes, où peuvent se croiser trois diligences, sont des fils d’araignée ; les villes de Küssnacht et d’Art avec leurs clochers enluminés sont des villages-joujoux à mettre dans une boîte et à donner en étrennes aux petits enfants ; l’homme, le bœuf, le cheval, ne sont même plus des pucerons ; ils se sont évanouis.

À cette hauteur la convexité du globe se mêle jusqu’à un certain point à toutes les lignes et les dérange. Les montagnes prennent des postures extraordinaires. La pointe du Rothhorn flotte sur le lac de Sarnen ; le lac de Constance monte sur le sommet du Rossberg ; le paysage est fou.

En présence de ce spectacle inexprimable, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse et la Savoie. Les Alpes font beaucoup d’idiots. Il n’est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles et de promener du matin au soir sans éblouissement et sans stupeur un rayon visuel terrestre de cinquante lieues sur une circonférence de trois cents.

Après une heure passée sur le Rigi-Kulm, on devient statue, on prend racine à un point quelconque du sommet. L’émotion est immense. C’est que la mémoire n’est pas moins occupée que le regard, c’est que la pensée n’est pas moins occupée que la mémoire. Ce n’est pas seulement un segment du globe qu’on a sous les yeux, c’est aussi un segment de l’histoire. Le touriste y vient chercher un point de vue ; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent, et d’où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs. Le géologue y peut scruter la formation d’une chaîne de montagnes, le philosophe y peut étudier la formation d’une de ces chaînes d’hommes, de races et d’idées qu’on appelle des nations. Étude plus profonde encore peut-être que l’autre.

Du point où j’étais, je voyais onze lacs (les habiles en voient quatorze), et ces onze lacs, c’était toute l’histoire de la Suisse. C’était Sarnen, qui a vu tomber Landerberg, comme le lac de Lucerne a vu tomber Gessler ; Lungern, où la beauté suisse habite parmi les peuplades du Hasli ; Sempach, où Winckelried a embrassé les piques, où l’avoyer Gundoldingen s’est fait tuer sur la bannière de sa ville ; Heideck, qui reflète un tronçon du château de Waldeck arraché de sa roche en 1386 par les gens de Lucerne ; Hallwyll, qu’ont désolé les guerres civiles de Berne et des cantons catholiques et les deux déplorables batailles de Wilmorge ; Egeri, rayonnant du souvenir de Morgarten et dominé par les gigantesques figures de ses cinquante paysans écrasant une armée à coups de pierres ; Constance, avec son concile, avec les deux sièges où s’asseyaient le pape et l’empereur, avec son cap qu’on