Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/249

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barrant le passage, obstruant le retour, pavant la route et masquant le ciel.

On est dans les entrailles d’une montagne, ouvertes comme d’un coup de hache et brûlées d’un soleil à plomb. À mesure qu’on avance, toute végétation disparaît. À peine çà et là on voit sortir entre deux blocs l’anis ou la Sabine qui servait aux philtres des sorcières. Pourtant derrière une grosse pierre j’ai cueilli une petite sarriette des montagnes qui sent très bon et dont la fleur est jolie. Des lierres maigres, des figuiers nains, des pistachiers sauvages, quelques pins d’Alep tordus par le mistral pendent misérablement aux crevasses des roches supérieures.

Des bouches de cavernes, la plupart inaccessibles, sont béantes à toutes les hauteurs et de tous les côtés. Plusieurs ressemblent à des galeries éventrées. On y distingue des entablements, des consoles, des impostes, toute une architecture surnaturelle et mystérieuse. Sur les crêtes mêmes de la montagne, çà et là, des roches se courbent en arches et font des ponts aériens pour des passants impossibles.

Pas un oiseau, pas un animal, pas un frôlement de feuilles. L’hiver, le torrent passe là tout seul avec son bruit effrayant.

Autrefois il n’y avait dans les gorges d’Ollioules qu’un sentier pour les mulets et les piétons. Maintenant, grâce à Napoléon, les voitures trouvent là, comme au Simplon, une belle route soutenue par une maçonnerie presque romaine. Mes compagnons de voyage s’extasiaient sur celui qui a fait cette route ; moi je songeais à celui qui a fait ces montagnes.

Quelle œuvre et quel édifice ! que d’ouvriers, qui ne sont pas aux ordres de l’homme, y travaillent encore sans relâche et tous les jours ! La pluie pourrit la roche, le torrent la ronge, le vent la pétrit, la cascade y creuse des cannelures, la racine de l’arbre y perce des soupiraux, le soleil dore le tout.

Vis-à-vis d’un coude que fait le chemin, à un endroit où la route passe sous une demi-voûte taillée au pic dans la pierre vive, on voit de l’autre côté du ravin, à une hauteur très abordable, l’entrée d’une caverne profonde. C’est un porche ogival, flanqué à droite et à gauche de quelques ouvertures obstruées de roches, et surmonté d’une sorte de grande voussure presque régulièrement taillée dans la paroi perpendiculaire du mont. Cette sombre casemate, où l’œil s’enfonce et entrevoit des piliers bruts perdus dans l’ombre, parcourt toute la montagne comme un intestin et a, dans les endroits les plus sauvages, plusieurs issues connues des chevriers.

Il y a quarante ans, Gaspard Bès en avait fait sa forteresse.

Ce Gaspard Bès était un de ces condottieri, propres au moyen-âge et absurdes dans notre siècle, qui voulaient se faire un petit état dans le grand, être rois dans un coin du royaume, et établir des péages à leur profit sur les