Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/264

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mélancoliques arcs de triomphe qu’un paysan appuyé sur sa bêche m’a montré, sur le revers du cap qui borne le golfe de Fréjus à l’orient, Saint-Raphaël, le petit port où Bonaparte s’embarqua pour l’île d’Elbe en 1814, avec quelques soldats vieillis comme leur général, déchus comme leur empereur.

Saint-Raphaël est un village riant, semé de maisons blanches et entouré de pins d’Italie qui illuminent le paysage de leur vert lumineux. Vis-à-vis Saint-Raphaël la mer blanchit sur un îlot de rochers noirs qu’on appelle le lion de mer.

Ainsi, c’est à travers la ruine de Rome que je voyais la chute de Napoléon. Le hasard arrange quelquefois les grandes choses avec la prétention d’un artiste.

En approchant de Fréjus l’aqueduc se bifurque ; une branche continue son chemin du côté de la ville ; l’autre s’enfonce dans la campagne vers le rivage.

Il y a vingt siècles, Fréjus était baignée, d’un côté par une rivière que lui apportait son aqueduc, et de l’autre par la mer. La mer s’en est allée ; la rivière est tombée dans la plaine avec l’aqueduc ; et Fréjus maintenant est à sec sur la grève comme une barque échouée.

Avant d’entrer dans la ville, j’ai aperçu au milieu des terres une espèce de tourelle de pierre à couronnement conique. C’est l’ancien phare romain qui marquait l’entrée du port et la pointe du môle. L’écume le battait autrefois ; les oliviers l’ombragent aujourd’hui.

Je ne pouvais passer qu’une heure à Fréjus. Le chétif clocher aigu de la cathédrale de Massillon me mettait peu en goût de visiter l’église ; je suis allé voir à l’hôtel de la Poste la chambre où l’empereur a couché la veille de son embarquement à Saint-Raphaël, le 26 avril 1814.

C’est une chambre d’auberge à deux lits, meublée de fauteuils cabriolets du temps de Louis XV.

On avait ôté un des lits. Celui où l’empereur a dormi est le plus éloigné de la porte et fait face à une fenêtre. C’est une couchette en bois de merisier, à colonnes, comme on les faisait sous l’empire. Il y avait au lit ainsi qu’à la chambre une tenture de damas que les anglais qui passent à Fréjus, me dit l’hôte, ont déchiquetée pieusement et emportée miette à miette. Aujourd’hui la chambre a un papier et le lit des rideaux blancs. Au fond de la cheminée sur laquelle s’est accoudé longtemps Napoléon, il y a une plaque en fonte représentant une bergère à côté d’un pot de fleurs.

L’empereur s’assit pour écrire et pour dîner dans un grand fauteuil à bras revêtu de pékin satiné à raies rouges et à fleurs. On lui présenta une petite