Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/27

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écroulée ; et l’on dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s’abattre sur ses frises désertes. Un jour de pluie, lorsqu’on l’aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blanches vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu’il compte pendant qu’ils passent à ses pieds.

Ajoutez à l’ensemble de ce paysage de merveilles l’éternelle présence du mont Blanc, l’une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à ce qui l’environne ; méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poëtes, une des extrémités de la terre ; songez à cette frappante accumulation, dans un cercle si restreint, de tant d’objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chamonix, entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutôt dans un mystérieux sanctuaire où reposent les éléments du monde visible.

Le jour où nous y arrivâmes, c’était le 15 août, fête de l’Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte à nos regards. Tout à coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. À nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l’église des Ouches au-dessus de son village, se développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées, et d’enfants, précédés de quelques prêtres et d’une croix. C’était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouches en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m’accablaient et les rendre ineffaçables. J’aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment-là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée ; l’Arve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrents grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l’ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Breven, l’avalanche tonnait du haut des solitudes du mont Blanc ; mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d’une vierge.

Quelle puissance que celle qui fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l’éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortège royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de