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15 octobre.

Hier, nous remontions le Rhône débordé. Nous arrivions entre le Pouzin et la Voulte. Nous avancions lentement ; le courant était si violent que par moments le bateau, malgré l’effort des roues, demeurait immobile au milieu du fleuve. C’était vers le soir. L’admirable antithèse de la lune et du soleil occupait les deux extrémités du ciel. Les hautes murailles calcaires de la rive droite s’estompaient dans une brume légère ; de belles lueurs de pourpre se traînaient sur les prairies de la rive gauche et y rougissaient magnifiquement des arbres d’une forme gracieuse et superbe.

Le Rhône, sale et jaune jusque dans son écume, courait furieusement autour de nous, charriant avec un bruit lugubre des arbres déracinés, des meubles rompus et des bateaux chavirés. La dévastation de cinquante villages roulait pêle-mêle dans le fleuve. La veille, trois bateaux avaient disparu sous les vagues, avec les gens qui les montaient, à l’endroit même où nous étions, près de l’embouchure de l’Ouvèze.

Il n’y avait pas un nuage sur nos têtes. Le rivage du côté de la Drôme était charmant. Une grosse charrette chargée de foin passait sur la route qui borde le Rhône. Le fouet du charretier claquait dans le silence de la plaine prête à s’endormir. Une femme et un enfant jouaient assis sur le foin, et à chaque cahot de la charrette leurs deux visages m’apparaissaient dans un rayon du soleil couchant.

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