Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/303

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parties les plus désertes de cette forêt par de longues lanières d’écorce enlevées au tronc des pins pour l’écoulement de la résine.

Point de villages ; mais d’intervalles en intervalles deux ou trois maisons à grands toits, couvertes de tuiles creuses à la mode d’Espagne et abritées sous des bouquets de chênes et de châtaigniers. Parfois le pays devient plus âpre, les pins se perdent à l’horizon, tout est bruyère ou sable ; quelques chaumières basses, enfouies sous une sorte de fourrure de fougères sèches appliquées au mur, apparaissent çà et là, puis on ne les voit plus, et l’on ne rencontre plus rien au bord de la route que la hutte de terre d’un cantonnier, et par instants un large cercle de gazon brûlé et de cendre noire indiquant la place d’un feu nocturne.

Toutes sortes de troupeaux paissent dans ces bruyères, troupeaux d’oies et de porcs conduits par des enfants, troupeaux de moutons noirs et roux conduits par des femmes, troupeaux de bœufs à grandes cornes conduits par des hommes à cheval. Tel troupeau, tel berger.

Sans m’en apercevoir, en croyant ne peindre qu’un désert, je viens d’écrire une maxime d’état.

Et à ce propos, croirez-vous qu’au moment où je traversais les Landes, tout y parlait politique ? Cela ne va guère à un pareil paysage, n’est-ce pas ? Un souffle de révolution semblait agiter ces vieux pins.

C’était l’instant précis où Espartero s’écroulait en Espagne. On ne savait encore rien, et l’on pressentait tout. Les postillons, en montant sur leur siège, disaient au conducteur : — Il est à Cadix. — Non, il s’est embarqué. — Oui, pour l’Angleterre. — Non, pour la France. — Il ne vent ni de la France ni de l’Angleterre. Il va dans une colonie espagnole. — Bah !

Les deux bossus mêlaient leur politique à la politique du postillon, et le bossu par devant disait avec grâce : Espartero a pris Lafuite et Gaillard.

À mesure que nous approchions de Mont-de-Marsan, les routes se couvraient d’espagnols, à pied, à cheval, en voiture, voyageant par bandes ou isolément. Sur une charrette chargée d’hommes en guenilles, j’ai vu une jeune paysanne, vêtue d’une mode gracieuse, et qui avait sur sa jolie tête grave et douce le chapeau le plus exquis qu’on pût voir ; quelque chose de noir bordé de quelque chose de rouge, c’était charmant. Qu’est-ce que c’est donc qu’une politique qui a des coups de vent capables de chasser de son pays une pauvre jolie fille si bien coiffée ?

Pendant que de nouveaux réfugiés arrivent, les anciens réfugiés s’en vont. Dans deux berlines de poste qui galopaient en sens inverse et qui avaient dû se croiser, j’ai rencontré Mme la duchesse de Gor qui s’en allait vers Madrid et Mme la duchesse de San Fernando qui s’en allait vers Paris. Deux diligences pleines d’espagnols se sont croisées à moitié chemin entre