Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/306

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les villages et les clochers, et dont les ouragans changent la forme ; et l’on se dit qu’au delà des dunes il y a l’océan. Les dunes dévorent les étangs ; l’océan dévore les dunes.

Ainsi, les landes, les étangs, les dunes, la mer, voilà les quatre zones que la pensée traverse. On se les figure l’une après l’autre, toutes plus farouches les unes que les autres. On voit les vautours voler au-dessus des landes, les grues au-dessus des lagunes, et les goëlands au-dessus de la mer. On regarde ramper sur les dunes les tortues et les serpents. Le spectre d’une nature morne vous apparaît. La rêverie emplit l’esprit. Des paysages inconnus et fantastiques tremblent et miroitent devant vos yeux. Des hommes appuyés sur un long bâton et montés sur des échasses passent dans les brumes de l’horizon sur la crête des collines comme de grandes araignées ; on croit voir se dresser dans les ondulations des dunes les pyramides énigmatiques de Mimizan, et l’on prête l’oreille comme si l’on entendait le chant sauvage et doux des paysannes de Parentis, et l’on regarde au loin comme si l’on voyait marcher pieds nus dans les vagues les belles filles de Biscarosse coiffées d’immortelles de mer.

Car la pensée a ses mirages. Les voyages que la diligence Dotézac ne fait pas, l’imagination les fait.

Cependant on atteint Tartas, l’ancien chef-lieu des Tarusates, qui est une jolie ville sur la Midouze. C’était au moyen-âge une des quatre sénéchaussées du duché d’Albret. Les trois autres étaient Nérac, Castel-Moron et Castel-Jaloux. En passant, j’ai salué à gauche de la route un pan encore debout de la vénérable muraille qui résista, en 1440, au redoutable captal de Buch et donna à Charles VII le temps d’arriver. Les gens de Tartas font des auberges et des guinguettes avec ce mur qui leur a fait une patrie.

Comme nous sortions de Tartas, un lièvre énorme sortit d’un taillis voisin et traversa la chaussée, puis s’arrêta à une portée de pistolet dans une prairie et regarda hardiment la diligence. Cette bravoure des lièvres dans ce pays tient sans doute à ce qu’ils savent que ce sont eux qui ont donné leur nom à la maison d’Albret. La fierté les a pris, et ils se comportent, le cas échéant, en lièvres gentilshommes.

Cependant la nuit tombait. Le soir, qui a fourni à Virgile tant de beaux vers, tous pareils par l’idée, tous différents par la forme, versait l’ombre sur le paysage et le sommeil sur les paupières des voyageurs. À mesure que les ténèbres s’épaississaient et estompaient les informes silhouettes de l’horizon, il me semblait — était-ce une illusion de la nuit ? — que le pays devenait plus sauvage et plus rude, que les piñadas et les clairières reparaissaient, et que nous faisions en réalité, dans une obscurité profonde, ce voyage des