Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/379

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leso.


8 août.

J’avais depuis plusieurs jours remarqué dans la montagne un village d’un aspect étrange et sévère. Ce village s’appelle, je crois, Leso. Il est situé à l’extrémité du bras de mer de Pasages, à un endroit que la marée laisse à sec en se retirant. Hier, comme le soleil déclinait, j’ai pris à mi-côte une route à bœufs qui y conduit.

Cette route est souvent fort âpre, pavée par places de dalles de grès et de dalles de marbre, et coupée çà et là par des espèces d’escaliers abrupts que font les dalles en s’écroulant. Du reste, elle court sur la pente de deux montagnes que les bruyères violettes et les genêts jaunes couvrent en ce moment d’une immense chape de fleurs.

J’ai laissé à ma droite une grande ferme bâtie en pierre à porte ogive, puis à ma gauche une gorge très sauvage, où un torrent se fait jour de la façon la plus furieuse et la plus étrange à travers une masure qui a été une maison. J’ai passé ce torrent sur un petit pont d’une arche, et j’ai gravi la pente de la montagne opposée.

Des femmes chantaient ; des enfants se baignaient dans des flaques d’eau ; des ouvriers français venus de Bayonne, qui construisent en ce moment un bâtiment dans la baie, passaient dans un ravin, portant à sept une longue charpente ; j’entendais la clochette des bœufs et le frémissement des arbres ; le paysage était d’une gaîté magnifique ; le vent faisait tout vivre ; le soleil dorait tout.

Puis j’ai rencontré une ruine à droite, une ruine à gauche, une autre encore, puis un groupe de trois ou quatre derrière un bouquet de pommiers, et je me suis trouvé brusquement à quelques pas du village.

Je me sers ici à tort du mot ruine ; je ne devrais jamais employer que le mot masure. Ces « ruines » se composent ordinairement de quatre murailles sans toit percées de quelques fenêtres, la plupart bouchées d’un tablier de briques et converties en meurtrières, avec des traces d’incendie partout, et dans l’intérieur une vache ou une chèvre qui broute paisiblement l’herbe du pavé et le lierre du mur. Ces masures sont les œuvres de la dernière guerre.

Comme j’entrais au village, une mendiante solennelle, pour le moins centenaire, s’est levée à l’angle d’un mur, et m’a demandé l’aumône avec un geste de protection formidable. J’ai donné un sou à ce siècle.

Je suis entré dans une rue lugubre, bordée de grandes maisons noires.