Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/67

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verdure, mettez sept tours, toutes diverses de forme, de hauteur et d’époque ; sur le manche de ma cuiller entassez une complication inextricable de tours, de tourelles, de vieux murs féodaux chargés de vieilles chaumières, de pignons dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre, de balcons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses ; attachez ce château à cette ville et posez le tout en pente et de travers dans une des plus vertes et des plus profondes vallées qu’il y ait. Coupez le tout avec les eaux vives et étroites du Couasnon sur lequel jappent nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites fumer les toits, chanter les filles, crier les enfants, éclater les enclumes ; vous avez Fougères ; qu’en dites-vous ?

C’est comme cela que vous la verrez quelque jour avec moi du haut de la plate-forme de l’église ; et puis vous la peindrez, mon Louis, et la copie sera plus belle que l’original.

Eh bien ! il y a dix villes comme cela en Bretagne, Vitré, Sainte-Suzanne, Mayenne, Dinan, Lamballe, etc. ; et quand vous dites aux stupides bourgeois, qui sont les punaises de ces magnifiques logis, quand vous leur dites que leur ville est belle, charmante, admirable, ils ouvrent d’énormes yeux bêtes et vous prennent pour un fou. Le fait est que les bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux !

J’ai voulu vous écrire parce que je vous aime, mon Louis, parce que vous êtes une des belles et généreuses rencontres de ma vie, et que j’espère bien que cette rencontre durera jusqu’au bout de notre chemin à tous les deux. De temps en temps je quitte Paris, mais je ne quitte ni ma famille ni mes amis. Mon cœur est toujours avec vous, vous le savez bien, Louis, n’est-ce pas ? Mais, dans l’œuvre que j’accomplis et dont vous verrez prochainement, j’espère, quelque nouvel échantillon, je sens parfois le besoin de laisser là Paris et sa criaillerie, plus éternelle que le beau mugissement de mon océan ; car je suis souvent las de votre ville et de voir tout ce qu’il peut écumer de sottise humaine sur la proue d’une idée.

Je vous aime du fond du cœur et je vous serre la main.

Victor H.