Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/114

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C’est de cette façon qu’un homme vient d’être tué. La pensée succombe et s’abîme dans l’horreur en présence d’un fait si monstrueux. Ce crime ajouté aux autres crimes les achève et les scelle d’une sorte de sceau sinistre. C’est plus que le complément, c’est le couronnement. On sent que M. Bonaparte doit être content. Faire fusiller la nuit, dans l’obscurité, dans la solitude, au Champ de Mars, sous les arches des ponts, derrière un mur désert, n’importe qui, au hasard, pêle-mêle, des inconnus, des ombres, dont on ne sait pas même le chiffre, faire tuer des anonymes par des anonymes, et que tout cela s’en aille dans les ténèbres, dans le néant, dans l’oubli, en somme, c’est peu satisfaisant pour l’amour-propre ; on a l’air de se cacher et vraiment on se cache en effet ; c’est médiocre. Les gens à scrupules ont le droit de vous dire : Vous voyez bien que vous avez peur ; vous n’oseriez pas faire ces choses-là en public ; vous reculez devant vos propres actes. Et, dans une certaine mesure, ils semblent avoir raison. Arquebuser les gens la nuit, c’est une violation de toutes les lois divines et humaines, mais ce n’est pas assez insolent. On ne se sent pas triomphant après. Quelque chose de mieux est possible. Le grand jour, la place publique, l’échafaud légal, l’appareil régulier de la vindicte sociale, livrer des innocents à cela, les faire périr de cette manière, ah ! c’est différent ; parlez-moi de ceci ! Commettre un meurtre en plein midi au beau milieu de la ville, au moyen d’une machine appelée tribunal ou conseil de guerre, au moyen d’une autre machine lentement bâtie par un charpentier, ajustée, emboîtée, vissée et graissée à loisir ; dire : ce sera pour telle heure ; apporter deux corbeilles et dire : ceci sera pour le corps et ceci sera pour la tête ; l’heure venue, amener la victime liée de cordes, assistée d’un prêtre, procéder au meurtre avec calme, charger un greffier d’en dresser procès-verbal, entourer le meurtre de gendarmes le sabre nu, de telle sorte que le peuple qui est là frissonne et ne sache plus ce qu’il voit, et doute si ces hommes en uniforme sont une brigade de gendarmerie ou une bande de brigands, et se demande, en regardant l’homme qui lâche le couperet, si c’est le bourreau et si ce n’est pas plutôt un assassin ! voilà qui est hardi et ferme, voilà une parodie du fait légal bien effrontée et bien tentante et qui vaut la peine d’être exécutée ; voilà un large et splendide soufflet sur la joue de la justice. A la bonne heure ! Faire cela sept mois après la lutte, froidement, inutilement, comme un oubli qu’on répare, comme un devoir qu’on accomplit, c’est effrayant, c’est complet ; on a un air d’être dans son droit qui déconcerte les consciences et qui fait frémir les honnêtes gens.