Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/164

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uns devant le buste de plâtre, les autres devant l’homme même ; c’est bien, vous voilà, vous y êtes tous, personne ne manque, regardez-le bien en face, recueillez-vous, fouillez dans votre conscience, dans votre loyauté, dans votre pudeur, dans votre religion ; ôtez votre gant, levez la main, et prêtez serment à son parjure, et jurez fidélité à sa trahison.

Est-ce fait ? Oui. Ah ! quelle farce infâme ! Donc Louis Bonaparte prend le serment au sérieux. Vrai, il croit à ma parole, à la tienne, à la vôtre, à la nôtre, à la leur ; il croit à la parole de tout le monde, excepté à la sienne. Il exige qu’autour de lui on jure et il ordonne qu’on soit loyal. Il plaît à Messaline de s’entourer de pucelles. A merveille ! Il veut qu’on ait de l’honneur : vous l’aurez pour entendu, Saint-Arnaud, et vous vous le tiendrez pour dit, Maupas.

Allons au fond des choses pourtant ; il y a serment et serment. Le serment que librement, solennellement, à la face de Dieu et des hommes, après avoir reçu un mandat de confiance de six millions de citoyens, on prête, en pleine Assemblée nationale, à la Constitution de son pays, à la loi, au droit, à la nation, au peuple, à la France, ce n’est rien, cela n’engage pas, on peut s’en jouer et en rire et le déchirer un beau matin du talon de sa botte ; mais le serment qu’on prête sous le canon, sous le sabre, sous l’œil de la police, pour garder l’emploi qui vous fait vivre, pour conserver le grade qui est votre propriété, le serment que pour sauver son pain et le pain de ses enfants on prête à un fourbe, à un rebelle, au violateur des lois, au meurtrier de la République, à un relaps de toutes les justices, à l’homme qui lui-même a brisé son serment, oh ! ce serment-là est sacré ! ne plaisantons pas.

Le serment qu’on prête au deux décembre, neveu du dix-huit brumaire, est sacro-saint ! Ce que j’en admire, c’est l’ineptie. Recevoir comme argent comptant et espèces sonnantes tous ces juro de la plèbe officielle ; ne pas même songer qu’on a défait tous les scrupules et qu’il ne saurait y avoir là une seule parole de bon aloi ! On est prince et on est traître. Donner l’exemple au sommet de l’État et s’imaginer qu’il ne sera pas suivi ! Semer le plomb et se figurer qu’on récoltera l’or ! Ne pas même s’apercevoir que toutes les consciences se modèlent en pareil cas sur la conscience d’en haut, et que le faux serment du prince fait tous les serments fausse monnaie !