Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/198

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l86 NAPOLÉON-LE-PETIT.

bien-être matériel, la probité qui mène au bien-être intérieur ; même avec ce perpétuel enseignement, à la fois divin et humain, cette classe si digne de sympathie et de fraternité succombe souvent. La souffrance et la tentation sont plus fortes que la vertu. A^aintenant comprenez -vous les infâmes conseils que le succès de M. Bonaparte lui donne. Un homme pauvre, déguenillé, sans ressources, sans travail, est là dans l’ombre au coin d’une rue, assis sur une borne ; il médite et en même temps repousse une mauvaise action ; par moments il chancelle, par moments il se redresse ; il a faim et il a envie de voler ; pour voler, il faut faire une fausse clef, il faut escalader un mur ; puis, la fausse clef faite et le mur escaladé, il sera devant le coffre-fort ; si quelqu’un se réveille, si on lui résiste, il faudra tuer ; ses cheveux se hérissent, ses yeux deviennent hagards, sa conscience, voix de Dieu, se révolte en lui et lui crie : arrête ! c’est mal ! ce sont des crimes ! En ce moment, le chef de l’Etat passe ; l’homme voit M. Bonaparte en habit de général, avec le cordon rouge, et des laquais en Uvrée galonnée d’or, galopant vers son palais dans une voiture à quatre chevaux ; le malheureux, incertain devant son crime, regarde avidement cette vision splendide, et la sérénité de M. Bonaparte, et ses épaulettes d’or, et le cordon rouge, et la livrée, et le palais, et la voiture à quatre chevaux, lui disent : Réussis ! Il s’attache à cette apparition, il la suit, il court à l’Elysée ; une foule dorée s’y précipite à la suite du prince. Toutes sortes de voitures passent sous cette porte, et il y entrevoit des hommes heureux et rayonnants. Celui-ci, c’est un ambassadeur ; l’ambassadeur le regarde et lui dit : Réussis. Celui-ci, c’est un évêque ; l’évêque le regarde et lui dit : Réussis. Celui-ci, c’est un juge ; le juge le regarde et lui sourit, et lui dit : Réussis. Ainsi, échapper aux gendarmes, voilà désormais toute la loi morale. Voler, piller, poignarder, assassiner, ce n’est mal que si on a la bêtise de se laisser prendre. .Tout homme qui médite un crime a une constitution à violer, un serment à enfreindre, un obstacle à détruire ; en un mot, prenez bien vos mesures. Soyez habiles. Réussissez. Il n’y a d’actions coupables que les coups manques.

Vous mettez la main dans la poche d’un passant, le soir, à la nuit tombante, dans un lieu désert ; il vous saisit ; vous lâchez prise ; il vous arrête et vous mène au poste. Vous êtes coupable. Aux galères ! Vous ne lâchez pas prise, vous avez un couteau sur vous, vous l’enfoncez dans la gorge de l’homme ; il tombe, le voilà mort ; maintenant prenez-lui sa bourse et allezvous-en. Bravo ! c’est une chose bien faite. Vous avez fermé la bouche à la victime, au seul témoin qui pouvait parler. On n’a rien à vous dire. Si vous n’aviez tait que voler l’homme, vous auriez tort ; tuez-lc, vous avez raison.