Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/316

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J’ajoutai : – Louis Bonaparte est un rebelle. Il se couvre aujourd’hui de tous les crimes. Nous, représentants du peuple, nous le mettons hors la loi ; mais, sans même qu’il soit besoin de notre déclaration, il est hors la loi par le fait seul de sa trahison. Citoyens ! vous avez deux mains ; prenez dans l’une votre droit, dans l’autre votre fusil, et courez sus à Bonaparte !

— Bravo ! bravo ! répéta le peuple.

Un bourgeois qui fermait sa boutique me dit : – Parlez moins haut. Si l’on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.

— Eh bien ! repris-je, vous promèneriez mon cadavre, et ce serait une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait !

Tous crièrent : Vive Victor Hugo ! Criez : Vive la Constitution ! leur dis-je.

Un cri formidable de Vive la Constitution ! Vive la République ! sortit de toutes les poitrines. L’enthousiasme, l’indignation, la colère, mêlaient leurs éclairs dans tous les regards. Je pensai alors et je pense encore que c’était là peut-être une minute suprême. Je fus tenté d’enlever toute cette foule et de commencer le combat.

Charamaule me retint. Il me dit tout bas :

— Vous causerez une mitraillade inutile. Tout le monde est désarmé. L’infanterie est à deux pas de nous, et voici l’artillerie qui arrive. Je tournai la tête. En effet, plusieurs pièces de canon attelées débouchaient au grand trot par la rue de Bondy derrière le Château-d’Eau.

Le conseil de m’abstenir, donné par Charamaule, me frappait. De la part d’un tel homme, et si intrépide, il n’était certes pas suspect. En outre, je me sentais lié par la délibération qui venait d’être prise dans la réunion de la rue Blanche.

Je reculai devant la responsabilité que j’aurais encourue. Saisir un tel moment, ce pouvait être la victoire, ce pouvait aussi être un massacre. Ai-je eu raison ? ai-je eu tort ?

La foule grossissait autour de nous et il devenait difficile d’avancer. Nous voulions cependant gagner le rendez-vous Bonvalet.

Tout à coup quelqu’un me poussa le bras. C’était Léopold Duras, du National.

— N’allez pas plus loin, me dit-il tout bas. Le restaurant Bonvalet est investi. Michel (de Bourges) a essayé de haranguer le peuple, mais la troupe est venue. Il n’a réussi à sortir de là qu’avec peine. On a arrêté plusieurs représentants qui veulent l’y rejoindre. Rebroussez chemin. On retourne à l’ancien rendez-vous, rue Blanche. Je vous cherche pour vous le dire.