Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/347

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


et charmant, Albert Glatigny. Albert Glatigny cria à ce vicomte ému : – Ah çà ! est-ce que vous croyez qu’on éteint les coups d’État comme Gulliver éteignait les incendies !

O rire, que tu es sombre, mêlé aux tragédies !

Les orléanistes étaient plus tranquilles et avaient meilleure attitude. Cela tenait à ce qu’ils couraient eux plus de vrais dangers. Pascal Duprat fit rétablir en tête des décrets les mots République française qu’on avait oubliés.

De temps en temps des hommes qui ne parlaient plus la langue du moment prononçaient ce mot étrange : Dupin. C’étaient alors des huées et des éclats de rire. – Ne prononcez plus le nom de ce lâche, cria Antony Thouret.

Les motions se croisaient ; c’était une rumeur continue coupée de profonds et solennels silences. Les paroles d’alarme circulaient de groupe en groupe. – Nous sommes dans un cul-de-sac. Nous serons pris ici comme dans une souricière. – Puis à chaque motion des voix s’élevaient : – C’est cela ! c’est juste ! c’est entendu ! On se donnait à voix basse rendez-vous rue de la Chaussée-d’Antin, n°19, pour le cas où l’on serait expulsé de la mairie. M. Bixio emportait le décret de déchéance pour le faire imprimer. Esquiros, Marc Dufraisse, Pascal Duprat, Rigal, Lherbette, Chamiot, Latrade, Colfavru, Antony Thouret jetaient çà et là d’énergiques conseils. M. Dufaure, résolu et indigné, protestait avec autorité. M. Odilon Barrot, immobile dans un coin, gardait le silence de la naïveté stupéfaite.

MM. Passy et de Tocqueville racontaient au milieu des groupes qu’ils avaient, étant ministres, l’inquiétude permanente du coup d’État, et qu’ils voyaient clairement cette idée fixe dans le cerveau de Louis Bonaparte. M. de Tocqueville ajoutait : – Je me disais chaque soir : je m’endors ministre, si j’allais me réveiller prisonnier !

Quelques-uns de ces hommes qui s’appelaient hommes d’ordre grommelaient, tout en signant le décret de déchéance : Gare la république rouge ! – et semblaient craindre également de succomber et de réussir. M. de Vatimesnil serrait la main des hommes de la gauche, et les remerciait de leur présence : – Vous nous faites populaires, disait-il. – Et Antony Thouret lui répondait : – Je ne connais aujourd’hui ni droite ni gauche, je ne vois que l’Assemblée.

Le plus jeune des deux sténographes communiquait les feuillets écrits aux représentants qui avaient parlé, les engageait à les revoir tout de suite, et leur disait : – Nous n’aurons pas le temps de relire. Quelques représentants, descendus dans la rue, montraient au peuple des copies du décret de déchéance signées par les membres du bureau. Un homme du peuple prit une