Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/364

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


de suif brûlaient et fumaient sur chaque table. Il y avait peu de verres. Droite et gauche buvaient au même. – Egalité, Fraternité, disait le marquis Sauvaire-Barthélemy, de la droite. Et Victor Hennequin lui répondait : – Mais pas Liberté.

Le colonel Feray, gendre du maréchal Bugeaud, commandait la caserne ; il fit offrir son salon à M. de Broglie et à M. Odilon Barrot, qui l’acceptèrent. On ouvrit les portes de la caserne à M. de Kératry, à cause de son grand âge, à M. Dufaure, à cause de sa femme qui était en couches, et à M. Etienne, à cause de la blessure qu’il avait reçue le matin rue de Bourgogne. En même temps on réunit aux deux cent vingt MM. Eugène Sue, Benoît (du Rhône), Fayolle, Chanay, Toupet des Vignes, Radoult de Lafosse, Arbey et Teilhard-Latérisse qui avaient été retenus jusque-là dans le palais neuf des affaires étrangères.

Vers huit heures du soir, le repas terminé, on relâcha un peu la consigne, et l’entre-deux de la porte et de la grille de la caserne commença a s’encombrer de sacs de nuit et d’objets de toilette envoyés par les familles.

On appelait les représentants par leurs noms. Chacun descendait à son tour, et remontait avec son caban, son burnous ou sa chancelière, le tout allègrement. Quelques femmes parvinrent jusqu’à leurs maris. M. Chambolle put serrer à travers la grille la main de son fils.

Tout à coup une voix s’éleva : – Ah ! nous passerons la nuit ici ! – On apportait des matelas, on les jeta sur les tables, à terre, où l’on put.

Cinquante ou soixante représentants y trouvèrent place, la plupart restèrent sur leurs bancs. Marc Dufraisse s’arrangea pour passer la nuit sur un tabouret, accoudé sur une table. Heureux qui avait une chaise !

Du reste la cordialité et la gaîté ne se démentirent pas.

— Place aux burgraves ! dit en souriant un vénérable vieillard de la droite. Un jeune représentant républicain se leva et lui offrit son matelas. On s’accablait réciproquement de paletots, de pardessus et de couvertures.

Réconciliation, disait Chamiot en offrant la moitié de son matelas au duc de Luynes. Le duc de Luynes, qui avait deux millions de rente, souriait et répondait à Chamiot : – Vous êtes saint Martin et je suis le pauvre.

M. Paillet, le célèbre avocat, qui était du tiers état, disait : – J’ai passé la nuit sur une paillasse bonapartiste, enveloppé dans un burnous montagnard, les pieds dans une peau de mouton démocratique et sociale, et la tête dans un bonnet de coton légitimiste.

Les représentants, prisonniers dans la caserne, pouvaient s’y mouvoir assez librement. On les laissait descendre dans la cour. M. Cordier (du Calvados) remonta en disant : – Je viens de parler aux soldats. Ils ne savaient