Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/380

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de colère du peuple. En somme j’avais plutôt obéi à un instinct qu’à une idée.

Mais rien ne vint, ni le coup de sabre, ni le cri de colère. La troupe ne remua pas, et le peuple garda le silence. Etait-ce trop tard ? Etait-ce trop tôt ?

L’homme ténébreux de l’Elysée n’avait pas prévu le cas de l’insulte à son nom, jetée aux soldats en face, à bout portant. Les soldats n’avaient pas d’ordres. Ils en eurent le soir même. On s’en aperçut le lendemain.

Un moment après, le régiment s’ébranla au galop, et l’omnibus repartit. Tant que les cuirassiers défilèrent près de nous, Arnaud (de l’Ariège), toujours hors de la voiture, continuait à leur crier dans l’oreille, car, comme je viens de le dire, leurs chevaux nous touchaient : – A bas le dictateur ! à bas les traîtres !

Rue Laffitte nous descendîmes. Carini, Montanelli et Arnaud me quittèrent, et je montai seul vers la rue de la Tour-d’Auvergne. La nuit venait. Comme je tournais l’angle de la rue, un homme passa près de moi. A la lueur d’un réverbère, je reconnus un ouvrier d’une tannerie voisine, et il me dit bas et vite : – Ne rentrez pas chez vous. La police cerne votre maison.

Je redescendis vers le boulevard par les rues projetées et non encore bâties qui dessinent un Y sous mes fenêtres, derrière ma maison. Ne pouvant embrasser ma femme et ma fille, je songeai à ce que je pourrais faire des instants qui me restaient. Un souvenir me vint à l’esprit.