Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/397

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— Oui, repris-je, le faubourg Saint-Antoine ! Je ne puis croire que le cœur du peuple ait cessé de battre là. Trouvons-nous tous demain au faubourg Saint-Antoine. Il y a vis-à-vis le marché Lenoir une salle qui a servi à un club en 1848…

On me cria : La salle Roysin.

— C’est cela, dis-je, la salle Roysin. Nous sommes cent vingt représentants républicains restés libres. Installons-nous dans cette salle. Installons-nous-y dans la plénitude et dans la majesté du pouvoir législatif. Nous sommes désormais l’Assemblée, toute l’Assemblée ! Siégeons là, délibérons là, en écharpes, au milieu du peuple. Mettons le faubourg Saint-Antoine en demeure, réfugions-y la représentation nationale, réfugions-y la souveraineté populaire, donnons le peuple à garder au peuple, adjurons-le de se défendre. Au besoin, ordonnons-le-lui !

Une voix m’interrompit : – On ne donne pas d’ordre au peuple !

— Si ! m’écriai-je, quand il s’agit du salut public, du salut universel, quand il s’agit de l’avenir de toutes les nationalités européennes, quand il s’agit de défendre la République, la liberté, la civilisation, la Révolution, nous avons le droit, nous représentants de la nation tout entière, de donner, au nom du peuple français, des ordres au peuple parisien ! Réunissons-nous donc demain à cette salle Roysin. A quelle heure ? Pas de trop grand matin. En plein jour. Il faut que les boutiques soient ouvertes, qu’on aille et qu’on vienne, que la population circule, qu’il y ait du monde dans les rues, qu’on nous voie, qu’on sache que c’est nous, que la grandeur de notre exemple aille frapper tous les yeux et remuer tous les cœurs. Soyons là tous de neuf à dix heures du matin. S’il y a quelque obstacle pour la salle Roysin, nous prendrons la première église venue, un manège, un hangar, une enceinte fermée où nous puissions délibérer ; au besoin, comme l’a dit Michel (de Bourges), nous siégerons dans un carrefour entre quatre barricades. Mais provisoirement j’indique la salle Roysin. Ne l’oubliez pas, dans une telle crise il ne faut pas de vide devant la nation. Cela l’effraie. Il faut qu’il y ait quelque part un gouvernement, et qu’on le sache. La rébellion à l’Elysée, le gouvernement au faubourg Saint-Antoine ; la gauche gouvernement, le faubourg Saint-Antoine citadelle ; voilà les idées dont il faut frapper dès demain l’esprit de Paris. A la salle Roysin donc ! De là, au milieu de l’intrépide foule ouvrière de ce grand quartier de Paris, crénelés dans le faubourg comme dans une forteresse, tout à la fois législateurs et généraux, multipliant et inventant les moyens de défense et d’attaque, lançant des proclamations et remuant des pavés, employant les femmes à écrire nos affiches pendant que les hommes se battront, nous décréterons Louis Bonaparte, nous décréterons ses complices, nous frapperons de