Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/411

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écoutez-moi donc quand je vous parle. La loi seule a le droit de vous commander. Eh bien, aujourd’hui la loi est violée. Par qui ? Par vous. Louis Bonaparte vous entraîne à un crime. Soldats, vous qui êtes l’honneur, écoutez-moi, car je suis le devoir. Soldats, Louis Bonaparte assassine la République. Défendez-la. Louis Bonaparte est un bandit, tous ses complices le suivront au bagne. Ils y sont déjà. Qui est digne du bagne est au bagne. Mériter la chaîne, c’est la porter. Regardez cet homme qui est à votre tête et qui ose vous commander. Vous le prenez pour un général, c’est un forçat.

Les soldats semblaient pétrifiés.

Quelqu’un qui était là (remerciement à cette généreuse âme dévouée) m’étreignit le bras, s’approcha de mon oreille, et me dit : – Vous allez vous faire fusiller.

Mais je n’entendais pas et je n’écoutais rien.

Je poursuivis, toujours secouant l’écharpe :

— Vous qui êtes là, habillé comme un général, c’est à vous que je parle, monsieur. Vous savez qui je suis ; je suis un représentant du peuple, et je sais qui vous êtes, et je vous l’ai dit, vous êtes un malfaiteur. Maintenant voulez-vous savoir mon nom ? Le voici :

Et je lui criai mon nom.

Et j’ajoutai :

— A présent, vous, dites-moi le vôtre.

Il ne répondit pas.

Je repris :

— Soit, je n’ai pas besoin de savoir votre nom de général, mais je saurai votre numéro de galérien.

L’homme en habit de général courba la tête. Les autres se turent. Je comprenais tous ces regards pourtant, quoiqu’ils ne se levassent pas. Je les voyais baissés et je les sentais furieux. J’eus un mépris énorme, et je passai outre.

Comment s’appelait ce général ? Je l’ignorais et je l’ignore encore.

Une des apologies du coup d’État publiées en Angleterre, en rapportant cet incident et en le qualifiant de « provocation insensée et coupable », dit que la « modération » montrée par les chefs militaires en cette occasion, fait honneur au général… Nous laissons à l’auteur de ce panégyrique la responsabilité de ce nom et de cet éloge.

Je m’engageai dans la rue du faubourg Saint-Antoine.

Mon cocher, qui savait mon nom désormais, n’hésita plus et poussa son cheval. Ces cochers de Paris sont une race intelligente et vaillante.

Comme je dépassais les premières boutiques de la grande rue, neuf heures sonnaient à l’église Saint-Paul.