Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/58

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Livre deuxième - Le Gouvernement


Mens agitat molem

Au centre est l’homme ; l’homme que nous avons dit ; l’homme punique ; l’homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir, cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités ; quelque chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand, et, chez Louis Bonaparte, est petit ; l’homme qui tue, qui déporte, qui exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie ; cet homme au geste accablé, à l’œil vitreux, qui marche d’un air distrait au milieu des choses horribles qu’il fait comme une sorte de somnambule sinistre. On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part, car ces êtres étranges ont d’étranges flatteurs : « C’est un dictateur, c’est un despote, rien de plus. » C’est cela à notre avis, et c’est aussi autre chose. Le dictateur était un magistrat. Tite-Live et Cicéron l’appellent prætor maximus ; Sénèque l’appelle magister populi ; ce qu’il décrétait était tenu pour arrêt d’en haut ; Tite-Live dit : pro numine observatum. Dans ces temps de civilisation incomplète, la rigidité des lois antiques n’ayant pas tout prévu, sa fonction était de pourvoir au salut du peuple ; il était le produit de ce texte : salus populi suprema lex esto. Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches, signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi, au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois ; semestres dictatura, dit Tite-Live. Habituellement, comme si cet énorme pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme. Cincinnatus s’en alla au bout de huit jours. Il était interdit au dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et de sortir de l’Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission du peuple. Il pouvait être plébéien ; Marcius Rutilus et Publius Philo furent dictateurs. On créait un dictateur pour des objets fort divers, – pour établir des fêtes à