Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/75

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Livre troisième


Le Crime

Mais ce gouvernement, ce gouvernement horrible, hypocrite et bête, ce gouvernement qui fait hésiter entre l’éclat de rire et le sanglot, cette constitution-gibet où pendent toutes nos libertés, ce gros suffrage universel et ce petit suffrage universel, le premier nommant le président, l’autre nommant les législateurs, le petit disant au gros : monseigneur, recevez ces millions, le gros disant au petit : reçois l’assurance de mes sentiments ; ce sénat, ce conseil d’État, d’où toutes ces choses sortent-elles ? Mon Dieu ! est-ce que nous en sommes déjà venus à ce point qu’il soit nécessaire de le rappeler ? D’où sort ce gouvernement ? regardez ! cela coule encore, cela fume encore, c’est du sang. Les morts sont loin, les morts sont morts. Ah ! chose affreuse à penser et à dire, est-ce qu’on n’y songerait déjà plus ? Est-ce que, parce qu’on boit et mange, parce que la carrosserie va, parce que toi, terrassier, tu as du travail au bois de Boulogne, parce que toi, maçon, tu gagnes quarante sous par jour au Louvre, parce que toi, banquier, tu as bonifié sur les métalliques de Vienne ou sur les obligations Hope et compagnie, parce que les titres de noblesse sont rétablis, parce qu’on peut s’appeler monsieur le comte et madame la duchesse, parce que les processions sortent à la Fête-Dieu, parce qu’on s’amuse, parce qu’on rit, parce que les murs de Paris sont couverts d’affiches de fêtes et de spectacles, est-ce qu’on oublierait qu’il y a des cadavres là-dessous ? Est-ce que, parce qu’on a été au bal de l’École militaire, parce qu’on est rentrée les yeux éblouis, la tête fatiguée, la robe déchirée, le bouquet fané, et qu’on s’est jetée sur son lit et qu’on s’est endormie en songeant à quelque joli officier, est-ce qu’on ne se souviendrait plus qu’il y a là, sous l’herbe, dans une fosse obscure, dans un trou profond, dans l’ombre inexorable de la mort, une foule immobile, glacée et terrible, une multitude d’êtres humains déjà devenus informes, que les vers dévorent, que la désagrégation consume, qui commencent à se fondre avec la terre, qui existaient, qui travaillaient, qui pensaient, qui aimaient, et qui avaient le droit de vivre et qu’on a tués !