Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/114

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évader par la rue Montmartre, il fallait escalader les grilles à l’autre bout du passage ; ils avaient les mains écorchées, les genoux en sang, ils expiraient de fatigue, ils étaient hors d’état de recommencer une telle ascension.

Jeanty Sarre savait où logeait le gardien du passage. Il frappa à son volet, et le supplia d’ouvrir. Le gardien refusa.

En ce moment le détachement envoyé à leur poursuite arriva à la grille qu’ils venaient d’escalader. Les soldats, entendant du bruit dans le passage, passèrent les canons de leurs fusils à travers les barreaux. Jeanty Sarre s’adossa au mur, derrière une de ces colonnes engagées qui décorent le passage ; mais la colonne était fort mince et il n’était couvert qu’à demi. Les soldats tirèrent, les balles sifflèrent, la fumée emplit le passage. Quand elle se dissipa, Jeanty Sarre vit Charpentier étendu sur les dalles, la face contre terre. Il avait une balle au cœur. Leur autre compagnon gisait à quelques pas de lui, frappé mortellement.

Les soldats n’escaladèrent pas la grille ; mais ils y mirent une sentinelle. Jeanty Sarre les entendit qui s’en allaient par la rue Mandar. Ils allaient revenir sans doute.

Aucun moyen de fuir. Il tâta successivement toutes les portes autour de lui. Une s’ouvrit enfin. Cela lui fit l’effet d’un miracle. Qui donc avait oublié de fermer cette porte ? La Providence sans doute. Il se blottit derrière, et il resta là plus d’une heure debout, immobile, ne respirant pas.

Il n’entendait plus aucun bruit ; il se hasarda à sortir. Il n’y avait plus de sentinelle. Le détachement avait rejoint le bataillon.

Un de ses amis anciens, un homme auquel il avait rendu de ces services qu’on n’oublie pas, demeurait précisément dans le passage du Saumon. Jeanty Sarre chercha le numéro, éveilla le portier, lui dit le nom de son ami, se fit ouvrir, monta l’escalier et frappa à la porte. La porte s’ouvrit. L’ami parut, en chemise, une chandelle à la main. Il reconnut Jeanty Sarre et s’écria :

— C’est toi ! Comme te voilà fait ! D’où viens-tu ? De quelque émeute ? de quelque folie ? Et tu viens nous compromettre tous ici ? nous faire égorger ? nous faire fusiller ? Ah ça ! qu’est-ce que tu veux de moi ?

— Que tu me donnes un coup de brosse, dit Jeanty Sarre.

L’ami prit une brosse, et le brossa, et Jeanty Sarre s’en alla.

De l’escalier, en redescendant, Jeanty Sarre cria à son ami : merci !

C’est là un genre d’hospitalité que nous avons retrouvé depuis, en Belgique, en Suisse, et même en Angleterre.

Le lendemain, quand on releva les cadavres, on trouva sur Charpentier un carnet et un crayon, et sur Denis Dussoubs une lettre. Lettre à une femme. Cela aime, ces cœurs stoïques. Le 1er