Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/141

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illustres, il ne peut être le même ; et il ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une littérature[1] passée, qu’il ne dépend du jardinier de faire reverdir les feuilles de l’automne sur les rameaux du printemps.

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est en vain surtout qu’un petit nombre de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain, naturellement aride, est depuis longtemps desséché. D’ailleurs on ne recommence pas les madrigaux de Dorat après les guillotines de Robespierre, et ce n’est pas au siècle de Bonaparte qu’on peut continuer Voltaire. La littérature réelle de notre âge, celle dont les auteurs sont proscrits à la façon d’Aristide ; celle qui, répudiée par toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres ; celle qui, malgré une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu’en des lieux battus des vents ; celle enfin qui, réprouvée par ceux qui décident sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent avec leur esprit et sentent avec leur cœur ; cette littérature n’a point l’allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d’Arc. Elle n’interroge ni le creuset de l’athée ni le scalpel du matérialiste. Elle n’emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l’intérêt seul rompt l’équilibre. Elle n’enfante pas dans les orgies des chants pour les massacres. Elle ne connaît ni l’adulation ni l’injure. Elle ne prête point de séductions au mensonge. Elle n’enlève point leur charme aux illusions. Étrangère à tout ce qui n’est pas son but véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son imagination se féconde par la croyance. Elle suit les progrès du temps, mais d’un pas grave et mesuré. Son caractère est sérieux, sa voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être la commune pensée d’une grande nation après de grandes calamités, triste, fière et religieuse. Quand il le faut, elle n’hésite pas à se mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n’est pas la muse du dix-neuvième siècle qui peut dire :

Non me agitant populi fasces, aut purpura regum.

Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l’humanité, présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant.

  1. Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots littérature d’un siècle, on doit entendre non-seulement l’ensemble des ouvrages produits durant ce siècle, mais encore l’ordre général d’idées et de sentiments qui-le plus souvent à l’insu des auteurs mêmes a présidé à leur composition. ('Note de l’édition originale.)