Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/210

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Au dehors de l’assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur. C’était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, Mirabeau, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait : Cet homme a la petite vérole à l’âme. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt cavaliers et conduire aux galères. Marat écrivait : « Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l’infâme Riquetti l’aîné ! » Et Mirabeau ne voulait pas que l’assemblée nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre : « Il paraît qu’on publie des extravagances. C’est un paragraphe d’homme ivre. »

Ainsi, jusqu’au 1er avril 1791, Mirabeau est un gueux[1], un extravagant[2], un scélérat, un assassin[3], un fou, un orateur du second ordre, un homme médiocre[4]</ref>, un homme mort[5], un homme enterré[6], un monstrueux bavard[7], hué, sifflé, conspué plus encore qu’applaudi[8] ; Lambesc propose pour lui les galères. Marat la potence. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le Panthéon.

Grands hommes ! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd’hui.


III

Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel toujours singulièrement droit, qui n’est pas haineux parce qu’il est fort, qui n’est pas envieux parce qu’il est grand, le peuple, qui connaît les hommes, tout enfant qu’il est, le peuple était pour Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 était selon Mirabeau. Il n’est pas de plus beaux spectacles pour le penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule.

L’influence de Mirabeau était niée et était immense. C’était toujours lui, après tout, qui avait raison ; mais il n’avait raison sur l’assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la foule le redisait en applaudissements ; et, sous la dictée de ces applaudissements, bien à contre-cœur souvent, la législature écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n’étaient tout au plus que des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par moments à la faire écumer. Voilà

  1. MM. d’Ambly et de Lautrec. (Note de l’étude sur Mirbeau.)
  2. M. Lapoule. (Ibid.)
  3. M. de Guillermy. (Ibid.)
  4. Journaux et pamphlets du temps. (Ibid.)
  5. Target. (Ibid.)
  6. Duport. (Ibid.)
  7. Rivarol. (Ibid.)
  8. Pelletier. (Ibid.)