Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/28

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Ce n’est pas d’ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de l’utilité directe de l’art, théorie puérile émise dans ces derniers temps par des sectes philosophiques qui n’avaient pas étudié le fond de la question. Le drame, œuvre d’avenir et de durée, ne peut que tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre vérités d’occasion que la polémique des partis met à la mode tous les cinq ans. Les partis ont besoin d’enlever une position politique. Ils prennent les deux ou trois idées qui leur sont nécessaires pour cela, et avec ces idées ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir. C’est un siège en règle. La tranchée, les épaulements, la sape et la mine. Un beau jour les partis donnent l’assaut comme en juillet 1789, ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position est prise. Une fois la forteresse enlevée, les travaux du siège sont abandonnés, bien entendu ; rien ne paraît plus inutile, plus déraisonnable et plus absurde que les travaux d’un siège quand la ville est prise ; on comble les tranchées, la charrue passe sur les sapes, et les fameuses vérités politiques qui avaient servi à bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetées là et oubliées à terre jusqu’à ce qu’un historien chercheur ait la bonté de les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des illusions de l’humanité. Si quelque œuvre d’art a eu le malheur de faire cause commune avec les vérités politiques, et de se mêler à elles dans le combat, tant pis pour l’œuvre d’art ; après la victoire elle sera hors de service, rejetée comme le reste, et ira se rouiller dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et éternelles vérités qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps le fond même des sentiments humains, voilà la matière première de l’art, de l’art immortel et divin ; mais il n’y a pas de matériaux pour lui dans ces constructions expédientes que la stratégie des partis multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre politique. Les idées, utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles les partis enlèvent une position, ne constituent pas plus un système coordonné de vérités sociales ou philosophiques, que les zigzags et les parallèles qui ont servi à forcer une citadelle ne sont des rues et des chemins.

Le produit le plus notable de l’art utile, de l’art enrôlé, discipliné et assaillant, de l’art prenant fait et cause dans le détail des querelles politiques, c’est le drame-pamphlet du dix-huitième siècle, la tragédie philosophique, poëme bizarre où la tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée ; œuvre de dérision et de colère qui s’évertue étourdiment à battre en brèche une société dont les ruines l’enterreront. Certes, bien de l’esprit, bien du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès qui ont démoli la Bastille ; y mais la postérité ne s’en inquiétera pas. C’est une pauvre besogne à ses yeux que d’avoir mis en tragédies la préface de l’Encyclopédie. La postérité s’occupera moins encore de la tragédie politique de la restauration,