Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/58

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THÉÂTRE.

I

On nomme action au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il y a alternative de crainte ou d’espérance, plus il y a d’intérêt. Il ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l’action avec une autre sorte d’intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui n’est qu’un sentiment de terreur, d’admiration ou de pitié. Ainsi, il se pourrait très bien que le principal personnage d’une pièce excitât de l’intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation touchante, et que la pièce manquât d’intérêt, parce qu’il n’y aurait point d’alternative de crainte et d’espérance. Si cela n’était pas, plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle, et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une tour avec ses fils pour y mourir de faim ; scène de terreur monotone qui n’a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds, attentifs et fixes.

II

Dans une œuvre dramatique, quand l’incertitude des événements ne naît plus que de l’incertitude des caractères, ce n’est plus la tragédie par force, mais la tragédie par faiblesse. C’est, si l’on veut, le spectacle de la vie humaine ; les grands effets par les petites causes ; ce sont des hommes ; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants.

III

Il y a des poètes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec qui n’eut pas la force de tendre l’arc qu’il avait forgé.