Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/336

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sur le torse devenu moignon ; le torse s’use, et les danseurs finissent par n’être plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l’on dirait d’énormes tarentules ; de sorte que l’araignée les a faits araignées. Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible et disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s’appellent oules (olla, marmite). Il y a l’oule de Héas. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand-chose à la fantasmagorie gothique. L’homme ne sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l’antiquité est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur l’Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint Michel prend à Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne l’honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en pénates, s’émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite. Elle est fée du logis, follet de l’alcôve, grillon du foyer. Elle descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L’agape devient church-ale ; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnome.

Le propre de la superstition, c’est qu’elle reprend de bouture. L’idolâtrie engendre l’idolâtrie ; un fétiche se greffe sur l’autre. Le fond commun de l’erreur humaine ne se laisse point épuiser par une première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange ; les bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d’airain avec des baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs. J’étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un grenadier de l’armée d’alors, en faction, gardait la statue ; armée goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites batailles. Je demandai en voyant l’homme de bronze assis et barbu : « Qu’est-ce que c’est que ça ? — C’est un saint, répondit ma mère. — Non, dit le soldat, c’est Jupin-Jupiter Tremblement, le bon Dieu du diable. »

La disparition de réalité n’est pas moindre au moyen-âge que dans l’antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme. Nulle copie pourtant du passé ; nulle servilité ; à peine une vague ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l’imagination, un terme de plus suffit pour tout changer. C’est un nouveau monde inouï. De ces mondes inouïs, il y en a autant qu’il y a de sortes de crédulité humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle-mêle l’horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la terre. C’est la géographie du cauchemar. L’histoire ne s’y superpose qu’en se déformant. Londres s’appelle Troynevant. Tamerlan devient Tamburlaine. Saint Magloire est le même que Saint Malo qui est le même que