Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/357

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arrive à l’effacement. La progression décroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s’y engage est perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement.

Exemple : regardez Hector à son point de départ dans Homère, et voyez-le dans Luce de Lancival, à son point d’arrivée.

Le progression décroissante a été nommée en France école classique. De là une littérature aux pâles couleurs. Vers 1804, la poésie toussait. Au commencement de ce siècle, sous l’empire qui a fini à Waterloo, cette littérature a dit son dernier mot. À cette époque elle est arrivée à sa perfection. Nos pères ont vu son apogée, c’est-à-dire son agonie.


Les esprits originaux, les poëtes directs et immédiats, n’ont jamais de ces chloroses. La pâleur maladive de l’imitation leur est inconnue. Ils n’ont pas dans les veines la poésie d’autrui. Leur sang est à eux. Pour eux, produire est un mode de vivre. Ils créent parce qu’ils sont. Ils respirent, et voilà un chef-d’œuvre.

L’identité de leur style avec eux-mêmes est entière. Pour le vrai critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre détail. Ce mot, c’est Eschyle ; ce mot, c’est Juvénal ; ce mot, c’est Dante. Unsex, toute lady Macbeth est dans ce mot, propre à Shakespeare. Pas une idée dans le poëte, comme pas une feuille dans l’arbre, qui n’ait en lui sa racine. On ne voit pas l’origine ; cela est sous terre, mais cela est. L’idée sort du cerveau exprimée, c’est-à-dire amalgamée avec le verbe, analysable, mais concrète, mélangée du siècle et du poëte, simple en apparence, Composite en réalité. Sortie ainsi de la source profonde, chaque idée du poëte, une avec le mot, résume dans son microcosme l’élément entier du poëte. Une goutte, c’est toute l’eau. De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable, chaque expression, chaque locution, chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique. Le mot, nous l’avons dit ailleurs, est la chair de l’idée, mais cette chair vit. Si, comme la vieille école de critique qui séparait le fond de la forme, vous séparez le mot de l’idée, c’est de la mort que vous faites. Comme dans la mort, l’idée, c’est-à-dire l’âme, disparaît. Votre guerre au mot est l’attaque à l’idée. Le style indivisible caractérise l’écrivain suprême. L’écrivain comme Tacite, le poëte comme Shakespeare, met son organisation, son intuition, sa passion, son acquis, sa souffrance, son illusion, sa destinée, son entité, son innéisme, dans chaque ligne de son livre, dans chaque soupir de son poëme, dans chaque cri de son drame. Le parti pris impérieux de la conscience et on ne sait quoi d’absolu qui ressemble au devoir, se manifestent dans le style. Écrire c’est faire ; l’écrivain commet une action. L’idée exprimée est une responsabilité acceptée. C’est pourquoi l’écrivain est intime avec le style. Il ne livre rien au hasard. Responsabilité entraîne solidarité.

Le détail s’ajuste à l’ensemble et est lui-même un ensemble. Tout est compréhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est un éclair, tel mot est une ordure. Et la larme brûle, et la fleur songe, et l’éclair rit, et l’ordure illumine. Fumier et sublimité s’accouplent ; tout un poëme le prouve : Job. Les chefs-d’œuvre sont des formations mystérieuses, l’infini s’y sécrète çà et là ;