Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/364

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l’autre jour, un petit enfant à la broche ; mais d’autres désordres, point de nouvelles. » Les enfants mis à la broche, désordres ! quelle exquise politesse ! Voltaire, parlant de Pierre Ier de Russie, dit : « ... Les roues furent couvertes des membres rompus des amis de son fils, il fit couper la tête à son propre beau-frère le comte Laprechin, oncle du prince Alexis. Le confesseur du prince eut aussi la tête coupée. Si la Moscovie a été civilisée, il faut avouer que cette politesse lui a coûté cher. » Les partisans du grand siècle insistent. Nous exagérons l’incompatibilité entre Homère et Racine. Les dissemblances entre les mœurs homériques et les mœurs de l’Œil-de-Bœuf ne sont pas si évidentes qu’on le dit. Il y a plus d’une analogie. Ainsi le rapport qui existe entre Menesthée et Anchialus, Sarpédon et Thrasymèle, Polydamas et Clitus, Ajax et Lycophron de Cythère, Diomède et Sthénélus, Achille et Patrocle, existe, de même, entre Monsieur et le chevalier de Lorraine. Où est donc cette grande différence de mœurs ? Au fond c’est la même chose. Pardon. Patrocle n’empoisonne pas Briséis.


Du reste les demi-traducteurs sont des initiateurs utiles. Ils habituent l’œil peu à peu. Chaque nuance du crépuscule est formatrice du jour. Pas à pas, telle est la loi des traductions. Les poètes de race ne peuvent être insérés tout d’une pièce dans l’esprit d’une nation qui ne les a point portés. Les introduire d’abord de profil, est sage. C’est de transition en transition que le public arrive à les accepter. Qui voudrait faire tout de suite l’enjambée du goût de Boileau au génie d’Eschyle échouerait. Il ferait un coup de brutalité comme le soleil entrant brusquement dans une chambre sans rideaux. (— Ah ! chevalier, écrivait la marquise de Joux à son frère le chevalier de Brève, l’affreux soleil levant ! Comme il m’a malhonnêtement réveillée ! le maladroit !) Le public, lui aussi, est une prunelle, tantôt myope, tantôt presbyte, très aisément irritable. Il faut pour l’accoutumer à la lumière des écrivains supérieurs, toujours nets et directs, une série d’interpositions successives, de plus en plus transparentes. C’est peu à peu et par degrés que le modelé des traductions finit par s’ajuster sur les originaux. Celui-ci est trop du sud, celui-là est trop du nord ; notre zone tempérée, notre goût littéraire de demi-saison n’admettent pas d’emblée ces esprits entiers, ces puissants étalons de la poésie universelle. L’acclimatation des génies veut des ménagements. Exemple. Êzéchiel bâtit au centre de sa ville Jéhovah-Schammash, un temple ; il en exclut les tombeaux de rois. Il crie : « Loin d’ici les carcasses des rois ! » Carcasse est dur. Le premier traducteur, qui est du grand siècle et du beau monde, traduit : dépouilles. Le deuxième traducteur, genevois, risque : ossements. Un troisième traducteur ose : squelettes. Maintenant le quatrième traducteur peut venir, articuler toute la pensée d’Ézéchiel, retirer à ces rois morts l’humanité, les dégrader en les déterrant, et dire : Loin d’ici ces carcasses ! Squelette, c’est l’homme ; carcasse, c’est la bête. Cet Êzéchiel, prophète à ongles, dévore dans sa caverne les rois, et puisqu’il les a sous la dent, il sait ce que c’est.

On peut dire de la traduction en elle-même ce que Cicéron dit de l’histoire : quoquo modo scripta, placet. Nous n’excluons de notre tolérance aucun traducteur, pas même ceux qui, innocemment, sont presque des parodistes. Ils ont, eux aussi, leur raison d’être. La