Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/368

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humain et de l’esprit divin. La pensée, c’est l’illimité. Exprimer l’illimité, cela ne se peut. Devant cette énormité immanente, les langues bégaient. Une arrache ceci, l’autre cela. Ces lambeaux recousus, ces morceaux amalgamés composent la connaissance humaine et la pensée publique. Après les langues mortes viennent les langues vivantes, continuant le même travail, tâchant de faire tenir de plus en plus l’esprit humain dans la parole humaine. Les idiomes sont un effort.

Ceci explique la difficulté considérable des traductions. Idiotismes dans les langues, idiosyncrasies dans les écrivains. De toutes parts l’écrivain fait obstacle au traducteur. Une bonne traduction suppose tout ensemble l’entente la plus cordiale et la lutte la plus acharnée.

A qui avez-vous affaire ? à Horace ? c’est la grâce même du tour qui résiste : o matre pulchrâ filia pulchrior. À Lucrèce ? c’est l’ampleur farouche du style : nihïlo fertus minus ad vada leti. À Catulle ? c’est une certaine vigueur mêlée au charme : funestet sese suosque. Perdre est plus bref ; porter malheur est plusjuste. À Lucain ? c’est le raccourci énergique : si cives, hue usque licet. A Tibulle ? c’est la délicatesse dans la réalité : in uno corpore servato, restituisse duos. À Sénèque ? c’est l’expression parfois volatilisée jusqu’à la grandeur : aperto œthere innocuus errât. Ni ciel ouvert, ni air libre ne rendent aperto œthere. À Perse ? c’est la transparence dans l’obscurité : nescio quod certè est, quod me, tibi tempérât astrum. À Juvénal ? C’est la majesté étrange du vers plein d’une haute pensée mécontente : Fumosos Equitum cum Dictatore Magistros ". Ajoutez ceci que chaque écrivain a son énigme ; énigme de son temps, énigme de Jui-même. Cette énigme, le traducteur est tenu de la pénétrer ; l’intimité avec l’écrivain original est à ce prix ; et souvent cette énigme se dérobe. Alors, et cela n’est point rare, le traducteur n’entre pas dans l’écrivain ; il ne peut l’ouvrir, la clef lui manque, et il est réduit à dire comme l’esclave de YAndrienne de Térence : Davus sum, non œdipus.

Aux difficultés intérieures ajoutez les difficultés extérieures ; aux obstacles qui sont dans la langue, aux obstacles qui sont dans l’écrivain, ajoutez les complications qui sont autour du traducteur, ajoutez les préjugés du moment, les antipathies nationales, les maladies inoculées par les rhétoriques, les scrupules, les effarouchements, les pudeurs bêtes, les résistances du petit goût local au grand goût éternel. Comment, traduisant Plaute, par exemple, vous tirerez-vous du Potavi, atque accubui scortum ? Comment, traduisant Horace, vous tirerez-vous du Tum, quantum displosa potest vesica, pepedi " ? En France particulièrement, prenez garde à vous. Nous autres français, nous sommes une nation de demoiselles. Il faut s’observer dans notre pensionnat. Cambronne en a été expulsé dernièrement.

Et j’ajoute qu’il ne l’avait pas volé.

Il avait trouvé moyen de dire la plus grande chose dans le plus gros mot. Ce malembouché gênait l’histoire. On l’a mis dehors. C’est bien fait.

Après quoi on lui a donné, pour habiller proprement son mot, un traducteur, M. de Rougemont.

M. de Rougement, auteur du : La garde meurt et ne se rend pas, continua le service public et fit plus tard d’autres mots pour les princes, entr’autres celui du Trocadéro : je serais mort en bonne compagnie. Ce Bitaubé de Cambronne avait un gros ven