Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/634

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jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche, il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées ; il est le Dieu des anglais, et non des français ; il est le Dieu des français et non des autrichiens. Il a une mère ; il existe des rois qui promettent à Notre-Dame d’Embrun une tiare en vermeil de peur qu’elle ne soit en colère de la robe de brocart d’or qu’ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l’enrichit de diamants. On l’avale et on le boit. On l’entoure d’une frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre ; défense à lui d’être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d’y toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir. Voilà où en est l’illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s’efforcent de finir Dieu.

Pourquoi ?

C’est qu’un Dieu fini, c’est un Dieu commode. Le rayonnant en tous sens n’est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l’ignorant. L’infini ayant un moi, voilà qui n’est pas peu de chose à imaginer. Il y a dans cette notion métaphysique excès de pesanteur pour l’intelligence humaine. Faciliter la foi, c’est le travail des religions ; cela s’obtient aux dépens de l’idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les religions, c’est Dieu donné à l’homme par bouchées. Rendre Dieu mangeable, c’est un succès.

L’Âme-Monde, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu’on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l’idolâtrie et le point de départ de l’athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque ; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l’exemple, prosternez-vous ; il ne vous reste plus qu’un travail à exécuter et qu’un progrès à accomplir, c’est de persuader à cette honnête masse d’hommes que cette pierre ou ce cuivre, c’est l’Éternel et l’Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l’effarer ; un miracle ou deux font la besogne.

Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschu, rien hors du Koran, rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes, rien hors des évangélistes ; et si Dieu déborde, on le rognera. C’est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot, après l’inquisi