Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/341

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D'humeur à me donner un coup de pied de moins.

Si l'on veut faire grâce, en leurs lugubres coins,
À tous ces vieux vélins jargonnant tous les styles,
Ce qu'on peut dire, ô Kant, c'est qu'ils sont inutiles.

Et, philosophe ! au fait, comment tous ces monceaux
De tomes, gravement contemplés par les sots,
Pourraient-ils enfanter un résultat quelconque ?
Un rien les dépareille ou les brouille ou les tronque.
Puis ils se font la guerre entre eux, je te l'ai dit.

Le volume savant hait le tome érudit ;
Le littéraire gourme avec le politique ;
On joute à qui sera le plus paralytique,
Le plus obscur, le plus diffus, le plus pesant,
Et du juste, du vrai, du beau, le plus absent ;
C'est à qui se fera lourd, majestueux, vaste,
À qui sera poudreux avec le plus de faste ;
Car tous ces livres sont des vivants ténébreux ;
L’œil qui les voit croit voir des grands-prêtres hébreux,
Et quand de leurs casiers le jour perce les fentes,
Ils ont sur leurs rayons des airs d'hiérophantes ;
Ils sont l'autorité régnant dans son caveau,
L'esprit de l'homme avec reliure de veau;
Avoir force feuillets, notes, renvois, chapitres,
Faire pousser des cris terribles aux pupitres,
Être un livre de poids par-dessus tout, voilà
L'ambition, le but, la gloire ; et pour cela
Le bénédictin creuse, édifie et laboure ;
Le volume veut être imposant, il se bourre
De blanc, de noir, de faits, de vent, de vieux, de neuf,
Et la grenouille idée enfle le livre bœuf.

Dans l'olympe farouche et sinistre des livres,
Lieu polaire où l'on prend les vitres pour des givres ;
Dans l'immense grenier du bouquiniste humain