Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/443

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de métaphysiciens Malebranche ou Spinoza. Passons toutefois et voyons de quoi se plaint maître Aliboron.

Il a perdu son temps sur les bancs de l’école. Vainement il a écoute professeurs après professeurs, dévoré livres sur livres, il n’est arrivé à rien de satisfaisant. Sa mauvaise humeur tombe sur Kant et sur tous ceux qui comme lui ont tâché de répondre à la curiosité humaine par des théories plus ingénieuses, plus subtiles que concluantes.

... A l’heure qu’il est, avec l’idolâtrie sans mesure et sans frein qu’on professe pour tout ce qui revêt les apparences scientifiques, il faut un rare courage intellectuel pour opposer à des négations tranchantes de nettes et vigoureuses affirmations Le déisme de Hugo ne date pas d’hier, son spiritualisme non plus. On les a souvent battus en brèche sans réussir à les entamer. Ce n’est assurément ni le déisme de telle coterie, ni le spiritualisme de l’École, qu’importe ! Le sentiment est large, puissant, consolant, fortifiant. Il se rattache à la religion éternelle et il contribue à l’entretenir. Cette partie, aujourd’hui contestée, de l’œuvre sera probablement celle que goûtera surtout l’avenir et qu’il prendra le plus au sérieux.

Victor Hugo.

Paul DE SAINT-VICTOR.

Samson trouva la mâchoire d’un âne : il étendit la main, il la prit, et tua avec elle mille Philistins. — Samson dit : «Avec la mâchoire d’un âne, j’ai frappé une troupe, deux troupes ; avec la mâchoire d’un âne, j’ai frappé mille hommes.» Cette victorieuse mâchoire d’âne, Victor Hugo vient de la saisir à son tour, pour s’en faire un porte-voix de combat contre les Philistins de la sottise et de la routine. Devant le pédant, il a dressé l’âne, qui le coiffe de son bonnet. Satire admirable, encadrée dans un poème éblouissant ; nouveau chef-d’œuvre de l’inextinguible génie qui, depuis soixante ans, rayonne sur ce siècle. (Après avoir cité le passage terminé par ce vers :

Je viens de ce moulin formidable : Babel ! le critique continue :)

... Un des dons étonnants du génie ce Victor Hugo est de faire passer une même idée par des formes d’un renouvellement magnifique. Ce monument de tumulte et de confusion, il le montre maintenant immobilisé dans une enfilade de doctes rayons. Imaginez Piranèse, ce Michel- Ange de l’eau-forte, allongeant, à perte de vue, une bibliothèque fantastique, un Colisée de livres, dans une des planches extraordinaires de son œuvre. Cette estampe qu’il aurait pu faire, on croit la voir gravée à la plume, sur la page, pleine d’une magie mystérieuse, où le poète déroule la nécropole du savoir humain. Une sorte d’horreur sacrée se dégage de ce cimetière à demi vivant.

... «Si les lions savaient peindre !» disait un lion d’apologue, devant un tableau représentant un de ses semblables terrassé sous le genou d’un athlète. — Ici l’Ane sait parler. Comme à son confrère madianite monté par Balaam, un Esprit d’en haut lui a donné la parole, et il en use pour dire terriblement son fait au mauvais roi de la création. Il le dépouille pièce par pièce de ses apparats et de ses mensonges, et il en tire, toute nue, son âme infirme et aveugle, jouet de tout souffle, proie de toute erreur. — Que fait-il de l’Enfant ?

. . . L’Enfant a toujours été , ainsi que nous l’avons déjà dit, une des inspirations les plus pures du génie de Victor Hugo, que les nids attirent plus encore que les gouffres. Ce poète des géants est aussi, par excellence, le poète des petits.

... Cependant l’Âne, ayant tout dit, retourne à son pré, et Kant, le philosophe, reste triste ; mais le poète le rassure.

L’exécution est prodigieuse ; jamais la pensée de Victor Hugo n’a mordu plus fortement l’airain de son style. Ce qui le caractérise dans ce poème, c’est une sorte de concision gnomique ou, pour mieux dire, lapidaire, qui frappe presque chaque vers au coin du proverbe. L’idée se ramasse dans un mot, la métaphore se profile d’un trait ; les raccourcis abondent, comme dans certaines fresques des maîtres. L’intensité de la couleur n’est pas moins frappante, tous les tons se heurtent sans dissonances, dans cette langue unique. La caricature magistrale scintille sur le vers burlesque ; tel morceau semble un duo de Dante alternant avec Rabelais. Et partout le deuil exquis, déroulé en vives spirales d’arabesques, sur la forte ampleur des ensembles,