Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/47

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EN VOYANT PASSER DES BREBIS TONDUES


Les sombres vents du soir soufflent de tous côtés.
O brebis, ô troupeaux, ô peuples, grelottez.
Où donc est votre laine, ô marcheurs lamentables ?
Allez loin de vos toits et loin de vos étables,
Sous le givre et la pluie, allez, allez, allez !
Où donc est votre laine, ô pauvres accablés,
Vous qui nourrissez tout, hélas! et qu’on affame?
Peuple, où donc sont tes droits? Homme, où donc est ton âme?
O laboureur, où donc est ta gerbe ? O maçon,
Constructeur, bâtisseur, où donc est ta maison?
Où donc sont les esprits mis sous votre tutelle,
Docteurs ? Et ta pudeur, ô femme, où donc est-elle ?
Hélas ! j’entends sonner les clairons triomphants ;
Vierge, où sont tes amours ? mère, où sont tes enfants ?
Grelottez, ô bétail, dépouillé, pauvres êtres !
Votre laine n’est pas à vous, elle est aux maîtres,
Elle est à ceux pour qui’ le chien aboie, à ceux
Qui sont LES ROIS, les forts, les grands, les paresseux !
A ceux qui pour servante ont votre destinée !

C’est à vous cependant que Dieu l’avait donnée,
Cette laine sacrée, et dans la profondeur
Dieu maudit les ciseaux lugubres du tondeur !
Ah ! malheureux en proie aux heureux ! Honte aux maîtres !
Où donc sont ces bergers qu’on appelle les prêtres ?
Nul ne te défend, peuple, ô troupeau qui m’es cher,
Et l’on te prend ta laine en attendant ta chair.

La nuit vient.