Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/388

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Ils faisaient deux laquais du marbre et de l’airain ;
Pendant que, bâtissant pour la terre enchaînée
Quelque Héliogabale ou quelque Salmonée,
Ils montraient le tyran, glaive au flanc, sceptre en main,
Serein, presque au delà de l’horizon humain,
Debout dans l’empyrée où l’on voit l’aube poindre,
Si loin qu’il semble grand, si haut qu’il paraît joindre
La couronne d’orgueil qui sur la terre luit
Avec celle que peut donner la sombre nuit,
Et qu’on voit resplendir au fond des sacrés voiles
Son front ceint de lauriers vaguement ceint d’étoiles ;
Pendant qu’ils construisaient sur d’altiers piédestaux
De vastes empereurs traînant de lourds manteaux,
Des princes échappant dans le bronze à la fange,
Et qu’ils transfiguraient le despote en archange,
Et qu’ils faisaient le maître, et qu’ils faisaient le roi,
Et qu’ils faisaient le Dieu, tu fis le peuple, toi !
Tu fis le grand vaincu qui crache de la lave ;
Tu fis le grand forçat, tu fis le grand esclave ;
Au niveau de l’horreur et du deuil abîmé,
Tu tordis dans sa nuit l’effrayant opprimé !
Sous les Charles sanglants se lavant aux aiguières,
Sous les Louis suivis des fauves Lesdiguières,
Sous François à l’œil fier, sous Diane au pied nu,
Tu sentis remuer l’Encelade inconnu ;
Tu levas des vivants l’affreux drap mortuaire,
Et tu leur dis : ― Venez, je suis le statuaire !
Venez, vous qui souffrez ! Vous qui pleurez, venez !
Venez, tous les lépreux, venez, tous les damnés !
Sous un socle royal je vais sur cette frise
Vous faire fourmiller dans la pierre âpre et grise.
Misère, maladie, ô deuils, haillons pendants,
Colère du grabat, faim qui montres les dents,
Venez, j’étalerai sous ce roi vos ulcères
Saignants, affreux, cruels, formidables, sincères ;
Je vous donnerai vie et corps sur ce vieux pont
Où la clameur du fleuve à vos douleurs répond ;