Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/61

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Tout mystère où l’on jette un meurtre est obscurci ;
L’énigme ensanglantée est plus âpre à résoudre ;
L’ombre s’ouvre terrible après le coup de foudre ;
Tuer n’est pas créer, et l’on se tromperait
Si l’on croyait que tout finit au couperet ;
C’est là qu’inattendue, impénétrable, immense,
Pleine d’éclairs subits, la question commence ;
C’est du bien et du mal ; mais le mal est plus grand.
Satan rit à travers l’échafaud transparent.
Le bourreau, quel qu’il soit, a le pied dans l’abîme ;
Quoi qu’elle fasse, hélas ! la hache fait un crime ;
Une lugubre nuit fume sur ce tranchant ;
Quand il vient de tuer, comme, en s’en approchant.
On frémit de le voir tout ruisselant, et comme
On sent qu’il a frappé dans l’ombre plus qu’un homme !
Sitôt qu’a disparu le coupable immolé,
Hors du panier tragique où la tête a roulé,
Le principe innocent, divin, inviolable,
Avec son regard d’astre à l’aurore semblable,
Se dresse, spectre auguste, un cercle rouge au cou.

L’homme est impitoyable, hélas, sans savoir où.
Comment ne voit-il pas qu’il vit dans un problème,
Que l’homme est solidaire avec ses monstres même,
Et qu’il ne peut tuer autre chose qu’Abel !
Lorsqu’une tête tombe, on sent trembler le ciel.
Décapitez Néron, cette hyène insensée,
La vie universelle est dans Néron blessée ;
Faites monter Tibère à l’échafaud demain,
Tibère saignera le sang du genre humain.
Nous sommes tous mêlés à ce que fait la Grève ;
Quand un homme, en public, nous voyant comme un rêve,
Meurt, implorant en vain nos lâches abandons,
Ce meurtre est notre meurtre et nous en répondons ;
C’est avec un morceau de notre insouciance,
C’est avec un haillon de notre conscience,