Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIII.djvu/17

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== I À LOUIS B. ==

Non, je n'ai point changé. Tu te plains à tort, frère.
Hélas! quoique le ciel parfois nous soit contraire,
Quoique nous n'ayons rien ici qui soit à nous,
Quoique dans nos travaux, rudes et pourtant doux,
Le sort jaloux souvent vienne et nous interrompe,
Non, je n'ai point changé, Louis; ton coeur se trompe.
Je suis l'homme pensif que j'ai toujours été.
Contemplant la nature, adorant la beauté,
Fait d'admiration, d'étude et de prière;
Prosterné devant l'ombre ét devant la lumière,
J'ai, créé pour souffrir et vivre par l'amour,
Deux musiques en moi qui chantent tour à tour:
Dans la tête un orchestre et dans l'âme une lyre.
Cette création que je tâche de lire,
Avec ses univers, ses lueurs, ses splendeurs,
Remuant mon cerveau jusqu'en ses profondeurs,
En fait en même temps vibrer toutes les fibres.
Je veux les peuples grands, je veux les hommes libres;
Je rêve pour la femme un avenir meilleur;
Incliné sur le pauvre et sur le travailleur,
Je leur suis fraternel du fond de ma pensée;
Comment guider la foule orageuse et pressée,
Comment donner au droit plus de base et d'ampleur,
Comment faire ici-bas décroître la douleur,
La faim, le dur labeur, le mal et la misère,
Toutes ces questions me tiennent dans leur serre;
Et puis, quoique songeur, aisément réjoui,
Je me sens tout à coup le coeur épanoui