Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/228

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irritées, serpentaient, glissaient et se tordaient autour de la danseuse des rues. Elles étaient cruelles et gracieuses. Elles fouillaient, elles furetaient malignement de la parole dans sa pauvre et folle toilette de paillettes et d’oripeaux. C’étaient des rires, des ironies, des humiliations sans fin. Les sarcasmes pleuvaient sur l’égyptienne, et la bienveillance hautaine, et les regards méchants. On eût cru voir de ces jeunes dames romaines qui s’amusaient à enfoncer des épingles d’or dans le sein d’une belle esclave. On eût dit d’élégantes levrettes chasseresses tournant, les narines ouvertes, les yeux ardents, autour d’une pauvre biche des bois que le regard du maître leur interdit de dévorer.

Qu’était-ce, après tout, devant ces filles de grande maison, qu’une misérable danseuse de place publique ! Elles ne semblaient tenir aucun compte de sa présence, et parlaient d’elle, devant elle, à elle-même, à haute voix, comme de quelque chose d’assez malpropre, d’assez abject et d’assez joli.

La bohémienne n’était pas insensible à ces piqûres d’épingle. De temps en temps une pourpre de honte, un éclair de colère enflammait ses yeux ou ses joues ; une parole dédaigneuse semblait hésiter sur ses lèvres ; elle faisait avec mépris cette petite grimace que le lecteur lui connaît ; mais elle se taisait. Immobile, elle attachait sur Phœbus un regard résigné, triste et doux. Il y avait aussi du bonheur et de la tendresse dans ce regard. On eût dit qu’elle se contenait, de peur d’être chassée.

Phœbus, lui, riait, et prenait le parti de la bohémienne avec un mélange d’impertinence et de pitié.

— Laissez-les dire, petite ! répétait-il en faisant sonner ses éperons d’or, sans doute, votre toilette est un peu extravagante et farouche ; mais, charmante fille comme vous êtes, qu’est-ce que cela fait ?.

— Mon Dieu ! s’écria la blonde Gaillefontaine, en redressant son cou de cygne avec un sourire amer, je vois que messieurs les archers de l’ordonnance du roi prennent aisément feu aux beaux yeux égyptiens.

— Pourquoi non ? dit Phœbus.

À cette réponse, nonchalamment jetée par le capitaine comme une pierre perdue qu’on ne regarde même pas tomber, Colombe se prit à rire, et Diane, et Amelotte, et Fleur-de-Lys, à qui il vint en même temps une larme dans les yeux.

La bohémienne, qui avait baissé à terre son regard aux paroles de Colombe de Gaillefontaine, le releva rayonnant de joie et de fierté, et le fixa de nouveau sur Phœbus. Elle était bien belle en ce moment.

La vieille dame, qui observait cette scène, se sentait offensée et ne comprenait pas.