Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/357

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— Maître Pierre, il le faut absolument.

L’archidiacre parlait avec empire.

— Écoutez, dom Claude, répondit le poëte tout consterné. Vous tenez à cette idée et vous avez tort. Je ne vois pas pourquoi je me ferais pendre à la place d’un autre.

— Qu’avez-vous donc tant qui vous attache à la vie ?

— Ah ! mille raisons !

— Lesquelles, s’il vous plaît ?

— Lesquelles ? L’air, le ciel, le matin, le soir, le clair de lune, mes bons amis les truands, nos gorges chaudes avec les vilotières, les belles architectures de Paris à étudier, trois gros livres à faire, dont un contre l’évêque et ses moulins, que sais-je, moi ? Anaxagoras disait qu’il était au monde pour admirer le soleil. Et puis, j’ai le bonheur de passer toutes mes journées du matin au soir avec un homme de génie qui est moi, et c’est fort agréable.

— Tête à faire un grelot ! grommela l’archidiacre. — Eh ! parle, cette vie que tu te fais si charmante, qui te l’a conservée ? À qui dois-tu de respirer cet air, de voir ce ciel, et de pouvoir encore amuser ton esprit d’alouette de billevesées et de folies ? Sans elle, où serais-tu ? Tu veux donc qu’elle meure, elle par qui tu es vivant ? qu’elle meure, cette créature, belle, douce, adorable, nécessaire à la lumière du monde, plus divine que Dieu ! tandis que toi, demi-sage et demi-fou, vaine ébauche de quelque chose, espèce de végétal qui crois marcher et qui crois penser, tu continueras à vivre avec la vie que tu lui as volée, aussi inutile qu’une chandelle en plein midi ? Allons, un peu de pitié, Gringoire ! sois généreux à ton tour. C’est elle qui a commencé.

Le prêtre était véhément. Gringoire l’écouta d’abord avec un air indéterminé, puis il s’attendrit, et finit par faire une grimace tragique qui fit ressembler sa blême figure à celle d’un nouveau-né qui a la colique.

— Vous êtes pathétique, dit-il en essuyant une larme. — Eh bien ! j’y réfléchirai. — C’est une drôle d’idée que vous avez eue là. — Après tout, poursuivit-il après un silence, qui sait ? peut-être ne me pendront-ils pas. N’épouse pas toujours qui fiance. Quand ils me trouveront dans cette logette, si grotesquement affublé, en jupe et en coiffe, peut-être éclateront-ils de rire. — Et puis, s’ils me pendent, eh bien ! la corde, c’est une mort comme une autre, ou, pour mieux dire, ce n’est pas une mort comme une autre. C’est une mort digne du sage qui a oscillé toute sa vie, une mort qui n’est ni chair ni poisson, comme l’esprit du véritable sceptique, une mort tout empreinte de pyrrhonisme et d’hésitation, qui tient le milieu entre le ciel et la terre, qui vous laisse en suspens. C’est une mort de philosophe, et j’y étais prédestiné peut-être. Il est magnifique de mourir comme on a vécu.