Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/421

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Le prêtre était demeuré sans mouvement, le doigt toujours levé vers le gibet, conservant son geste, comme une statue.

Enfin l’égyptienne lui dit : — Il me fait encore moins horreur que vous.

Alors il laissa retomber lentement son bras, et regarda le pavé avec un profond accablement. — Si ces pierres pouvaient parler, murmura-t-il, oui, elles diraient que voilà un homme bien malheureux.

Il reprit. La jeune fille agenouillée devant le gibet et noyée dans sa longue chevelure le laissait parler sans l’interrompre. Il avait maintenant un accent plaintif et doux qui contrastait douloureusement avec l’âpreté hautaine de ses traits.

— Moi, je vous aime. Oh ! cela est pourtant bien vrai. Il ne sort donc rien au dehors de ce feu qui me brûle le cœur ! Hélas ! jeune fille, nuit et jour, oui, nuit et jour, cela ne mérite-t-il aucune pitié ? C’est un amour de la nuit et du jour, vous dis-je, c’est une torture. — Oh ! je souffre trop, ma pauvre enfant ! — C’est une chose digne de compassion, je vous assure. Vous voyez que je vous parle doucement. Je voudrais bien que vous n’eussiez plus cette horreur de moi. — Enfin, un homme qui aime une femme, ce n’est pas sa faute ! — Oh ! mon Dieu ! — Comment ! vous ne me pardonnerez donc jamais ? Vous me haïrez toujours ! C’est donc fini ! C’est là ce qui me rend mauvais, voyez-vous, et horrible à moi-même ! Vous ne me regardez seulement pas ! Vous pensez à autre chose peut-être tandis que je vous parle debout et frémissant sur la limite de notre éternité à tous deux ! — Surtout ne me parlez pas de l’officier ! — Quoi ! je me jetterais à vos genoux, quoi ! je baiserais, non vos pieds, vous ne voudriez pas, mais la terre qui est sous vos pieds, quoi ! je sangloterais comme un enfant, j’arracherais de ma poitrine, non des paroles, mais mon cœur et mes entrailles, pour vous dire que je vous aime, tout serait inutile, tout ! — Et cependant vous n’avez rien dans l’âme que de tendre et de clément, vous êtes rayonnante de la plus belle douceur, vous êtes tout entière suave, bonne, miséricordieuse et charmante. Hélas ! vous n’avez de méchanceté que pour moi seul ! Oh ! quelle fatalité !

Il cacha son visage dans ses mains. La jeune fille l’entendit pleurer. C’était la première fois. Ainsi debout et secoué par les sanglots, il était plus misérable et plus suppliant qu’à genoux. Il pleura ainsi un certain temps.

— Allons ! poursuivit-il ces premières larmes passées, je ne trouve pas de paroles. J’avais pourtant bien songé à ce que je vous dirais. Maintenant je tremble et je frissonne, je défaille à l’instant décisif, je sens quelque chose de suprême qui nous enveloppe, et je balbutie. Oh ! je vais tomber sur le pavé si vous ne prenez pas pitié de moi, pitié de vous. Ne nous condamnez pas tous deux. Si vous saviez combien je vous aime ! quel cœur c’est que mon