Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/408

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J’aimerais mieux du pain noir et un ciel bleu.

Ah ! prenons garde. Il y a des tombes, il y a des fosses où l’herbe pousse sur ceux que nous aimons, il y a des vieillards qui meurent et l’on ne sait pas où ils vont, il y a des enfants qui naissent et l’on ne sait pas d’où ils viennent, il y a des ondes sur la mer, il y a des souffles dans les arbres ; prenons garde ! Prenons garde, cette fleur devient fruit, ce papillon vole avec des millions de plumes sur les ailes, ce charbon et ce diamant sont la même chose, cette planète tourne, cette femme pleure, il y a de l’inconnu, vous dis-je ! Et savez-vous quel est l’autre nom de l’inconnu ? le voici : le nécessaire. Combattons le fanatisme, démasquons l’imposture, insultons l’hypocrisie, tenons hardiment tête aux férocités des dogmes, terrassons tout ce qui louche et tout ce qui ment, écrasons l’idolâtrie ; mais respectons la prière. La prière est une résultante de l’immensité.

Je n’ai que faire de votre science, vous dit la mère en larmes, je ne mordrai pas dans votre pain, je me moque de votre bien-être, je veux mon enfant !

Et elle ira à celui qui lui rendra son âme. Et tant qu’il y aura des mères ce sera ainsi. Et tant qu’il y aura des prunelles ouvertes au jour, tant qu’il y aura des poitrines, tant qu’il y aura des bouches rêvant le baiser éternel, tant que les marmots demi-nus joueront devant les portes, tant que les amants iront le soir sous les sombres feuilles pleines de murmures, tant qu’on s’aimera, tant qu’on vivra, ce sera ainsi. O impuissance humaine, et quel douloureux problème qu’on ne puisse pas supprimer ce mal sans blesser le bien ! Non, non, combattez jusqu’à votre dernier souffle, et je suis avec vous, les religions, mais respectez la religion. Aussi bien, je vous le dis, vous y perdriez votre peine. Fermez la paroisse, soit. Empêchez donc la fauvette qui chante, la mouche qui chuchote, le lion qui rugit, l’âne qui brait, le chêne qui verdit, le sel qui se minéralisé, l’eau qui coule, le vent qui passe, de dire dans les profondeurs on ne sait quelle messe formidable. Vous avez mis en pièces ce hideux bouquin où tant de choses monstrueuses étaient mêlées à quelques lueurs. Il y a là-haut au-dessus de nos têtes un grand livre bleu plein de flamboiements ; ce livre, dont le zodiaque est une phrase, déchirez-le donc.

Tout en résistant au rapprochement des choses disproportionnées, nous jetons ici en passant une remarque qui a sa portée. Le procès qu’on fait à Dieu ressemble au procès qu’on fait au peuple. Il y a la même ironie et le même parti pris. L’homme de réaction procède comme l’homme de scepticisme.