Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/113

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Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du cloître monarchique, avec une joie de nation échappée.

Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d’une gaieté égarée. Une joie malsaine déborda. À la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la grandeur s’éclipsa. On eut un Trimalcion qui s’appela Grimod de la Reynière ; on eut l’Almanach des Gourmands. On dîna au bruit des fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes battant du tambour et sonnant de la trompette ; « le rigaudinier », l’archet au poing, régna ; on soupa « à l’orientale » chez Méot, au milieu des cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles, innocentes et charmantes têtes de seize ans, « en guillotinées », c’est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danses violentes dans les églises en ruine succédèrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de Wenzel, de Mauduit, de la Montansier ; aux graves citoyennes qui faisaient de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes ; aux pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent les pieds nus des femmes ornés de diamants ; en même temps que l’impudeur, l’improbité reparut ; il y eut en haut les fournisseurs et en bas « la petite pègre » ; un fourmillement de filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur son « luc », c’est-à-dire sur son portefeuille ; un des passe-temps était d’aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on était obligé de leur lier les jupes ; à la sortie des théâtres, des gamins offraient des cabriolets en disant : Citoyen et citoyenne, il y a place pour deux ; on ne criait plus le Vieux Cordelier et l’Ami du peuple, on criait la Lettre de Polichinelle et la Pétition des Galopins ; le marquis de Sade présidait la section des Piques, place Vendôme. La réaction était joviale et féroce : les Dragons de la Liberté de 92 renaissaient sous le nom de Chevaliers du Poignard. En même temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On eut les « merveilleuses », et au delà des merveilleuses les « inconcevables » ; on jura par sa paole victimée et par sa paole verte ; on recula de Mirabeau jusqu’à Bobèche. C’est ainsi que Paris va et vient ; il est l’énorme pendule de la civilisation ; il touche tour à tour un pôle et l’autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93, la Révolution traversa une occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu’il avait commencé, on ne sait quelle orgie s’interposa, prit le premier plan, fit reculer au second l’effrayante apocalypse, voila la vision démesurée, et éclata de rire après l’épouvante ; la tragédie disparut dans la parodie, et au fond de l’horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse.

Mais en 93, où nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l’aspect grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs,