Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/120

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III
un coin non trempé dans le styx.

Un tel homme était-il un homme ? Le serviteur du genre humain pouvait-il avoir une affection ? N’était-il pas trop une âme pour être un cœur ? Cet embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à quelqu’un ? Cimourdain pouvait-il aimer ? Disons-le. Oui.

Étant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu un élève, fils et héritier de la maison, et il l’aimait. Aimer un enfant est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant ? On lui pardonne d’être seigneur, d’être prince, d’être roi. L’innocence de l’âge fait oublier les crimes de la race ; la faiblesse de l’être fait oublier l’exagération du rang. Il est si petit qu’on lui pardonne d’être grand. L’esclave lui pardonne d’être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc. Cimourdain avait pris en passion son élève. L’enfance a cela d’ineffable qu’on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans Cimourdain s’était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant ; ce doux être innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la solitude. Il l’aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme frère, comme ami, comme créateur. C’était son fils ; le fils, non de sa chair, mais de son esprit. Il n’était pas le père, et ce n’était pas son œuvre ; mais il était le maître, et c’était son chef-d’œuvre. De ce petit seigneur, il avait fait un homme. Qui sait ? Un grand homme peut-être. Car tels sont les rêves. À l’insu de la famille, – a-t-on besoin de permission pour créer une intelligence, une volonté et une droiture ? – il avait communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu’il avait en lui ; il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu ; il lui avait infusé dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal ; dans ce cerveau d’aristocrate, il avait versé l’âme du peuple.

L’esprit allaite ; l’intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée. Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la nourrice est plus mère que la mère.

Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule vue de cet enfant l’attendrissait.

Ajoutons ceci : remplacer le père était facile, l’enfant n’en avait plus ; il était orphelin ; son père était mort, sa mère était morte ; il n’avait pour veiller sur lui qu’une grand’mère aveugle et un grand-oncle absent. La grand’mère